Allers, retours

    L’ÉMOTION ET LE TROUBLE

    Danièle Estèbe-Hoursiangou, La Murène attendra, éditions Librinova, 164 pages – téléchargeable en version numérique, 4,90 € et en version papier, 13,90 €sur le site : https://www.librinova.com/librairie/daniele-estebe-hoursiangou/la-murene-attendra

    Une femme parle à son compagnon. Nous ne savons rien d’elle et de lui. Mais lentement par touches discrètes, secrètement, nous comprenons et entrons, comme immergés dans un fleuve inconnu, dans leur vie de tous les jours. Elle me conte ce qu’elle vit et ce qu’il vit. Le texte est un va et vient rituel entre « elle » qui vit loin et près de « lui », hospitalisé pour cette maladie qui effraie et terrorise, qui n’est quasiment jamais nommée, mais décrite par ce dialogue que nous ressentons au plus profond de notre être. Nous, qui pouvons, un jour ou l’autre, y être confrontés. Ils sont légion ceux qui l’affrontent ce jour.

    C’est le journal de l’absence qui regarde le monde avec d’autres yeux, qui exprime nos peurs et angoisses. Comme si l’existence nous était offerte avec sa pleine obscurité. Certains diront que ce mal mystérieux, que la science tente chaque jour de maîtriser, est un cauchemar. Sans doute. Mais ici, lorsque l’on lit ce beau texte, où le pathos n’a pas lieu d’être, ce n’est pas aux Enfers que nous descendons, mais au pays de l’amour indéfectible, de l’amour plus fort que tous les désespoirs, plus puissant que tous les diagnostics qui accablent et exilent. On cèderait à la facilité en voyant dans ce récit le constat d’une impossibilité. Un voyage nous est donné à faire avec comme seul guide l’écriture de l’auteure…

    Danièle Estèbe-Hoursiangou, ligne après ligne, nous montre combien chaque mot, chaque geste, chaque soupir est soutien à l’être malade. Elle écrit : « Tu te sens mal, c’est ça que tu m’envoies ? J’aimerais tant t’aider, accroche-toi à moi ? » Puis, plus loin, la parole franche, inattaquable, reprend ses droits : « Tu n’entends pas, mais on se reparlera de notre vie d’étudiants. C’était si doux, si fort, nous étions tout l’un de l’autre. Si par ces mots que je t’adresse je pouvais la faire ressurgir dans ton rêve… »

    Elle est là. Toujours, là. À faire front malgré toute la douleur qui pèse comme un fardeau. Elle est avec cet homme qu’elle aime et qui, sans doute, l’entend quand elle lui dit : « Et toi, lorsque tu déambules des heures entières d’un bout à l’autre de ce couloir sinistre, est-ce que tu as en tête ces senteurs et ces lueurs ? Je voudrais, tellement. » Il y a là comme une sainteté laïque, une fidélité, qui nous dit, quoi qu’on dise, que nous sommes des êtres aimants. Et je crois, pour avoir vu de mes yeux vu, semaines après semaines, un être cher aujourd’hui disparu, entrer là où notre regard s’égare et perd, que ce récit est l’illustration d’un amour sans faille. Exemplaire. Quand on ferme le livre et les yeux, on respire et respire encore. L’air est frais et pourtant la brume est dense. On se tait.