CELA COULE DE SOURCE

Chronique parue, hier, samedi 24 septembre 2022 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda, ger, dissabte 24 de seteme 2022 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

J’attends les pluies bienfaisantes que Météo France annonce pour aujourd’hui. Je vais faire hurler plus d’un. Certains, il est vrai, n’aiment pas la pluie. Qu’importe, je persiste et signe ! Qui n’a pas vu les arbres vieillir et perdre précocement leurs feuilles ? Notre « hariolèr » (1) tire la langue et s’épuise. Et je ne vous parle pas de notre « cornus kouza » (2) qui, lui, ne donnera pas de fruits cette année. Je sais, je vous bassine encore une fois avec la sécheresse. « C’est obsessionnel ! » me direz-vous. Que voulez-vous le manque incessant de pluie me tracasse. J’ai l’impression — subjective, sans conteste — qu’une grande partie de nos concitoyens a baissé les bras et a accepté, bon gré mal gré, ce bouleversement climatique qui n’est pas près de s’épuiser, lui. Il est vrai que nombre d’entre eux sont confrontés à des difficultés financières croissantes qui est leur premier souci. L’inflation, en effet, qu’on prévoit galopante, nourrit l’injustice sociale voire une nouvelle pauvreté. Pourtant, le manque d’eau est, quoiqu’en pensent les climatosceptiques, les insouciants, autres « trumpistes » qui s’ignorent, est plus qu’angoissant. Sa qualité, aussi. J’ai lu dans Le Monde (3) que 20 % de nos compatriotes ont bu en 2021 de l’eau non conforme. Le quotidien précise que « 12 millions de français ont été concernés par des dépassements de seuils de qualité pour les pesticides et leurs métabolites. » Peut-être en avons-nous ingérée convaincus du contraire ? L’eau du Béarn relève-t-elle du même phénomène ? Je ne saurais le dire. Doit-on s’en inquiéter ? Lorsque nous prenons un verre et le remplissons d’eau du robinet, y pensons-nous ? Si peu ! Et pourtant. D’où vient-elle ? Comment est-elle traitée ? Comment est-elle acheminée jusqu’à notre domicile ? En manquerons-nous demain ? Des questions citoyennes qui exigent des réponses de ceux qui la gèrent. 

1. Arbousier.

2. Cornouiller du Japon.

3. Du 22-09-2022.

a son
La hont desbrombada // La source oubliée

BRIGITTE ET LUI

Chronique parue le samedi 17 septembre dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda lo dissabte 17 de seteme en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

La musique. C’est cela. La musique qui sans cesse nous sollicite, exige que nous la suivions, toujours, comme si rien n’était possible sans elle. La voix de Brigitte, longtemps je l’ai pensée enfantine. Sa fraîcheur. Lui, avec son chapeau et son costard qui s’étonne de son silence, l’interpelle sous le soleil d’une Italie qui nous semble irréelle. Les images vues et revues ne nous parlent pas. Elles nous montrent ce que nous devons saisir et ne pas comprendre. La musique, encore, qui revient inlassablement. Brigitte est blonde, brune, blonde encore, dans cette scène où lui veut aller à Capri et elle refuse. On ne sait pas ou plutôt on préfère ne pas savoir car, plan après plan, Godard nous kidnappe, et nous nous laissons faire. C’est sa vérité banale et éternelle : que serait l’amour sans paroles, sans respect mutuel ? Nous sommes conquis. Au point que nous pensons que le cinéma vient de naître avec lui. Le plaisir est dans cette première fois. Et notre regard se pose sur les fesses de Brigitte. « A’s damnar ! » (1) Son peignoir de bain jaune, et lui, à quelques pas, derrière, qui descend les escaliers. Et d’attendre ce qui viendra ou ne viendra pas. La musique de Delerue revient, telles les vagues d’une mer qu’on soupçonne proche, à un soupir d’une brise qui berce les cyprès. Le film est dans le film. Jack Palance, en producteur irascible est là, Fritz Lang aussi. Ulysse les observe. Comme le fait Godard. Cependant, comme un murmure qui peine à révéler sa sincérité, Brigitte évite Paul, alias Piccoli. Elle part… Peut-être dès l’entame étaient-ils déjà séparés ? J’avais lu naguère « Le Mépris », le roman de Moravia, après avoir vu le film. Et déjà, passait et repassait dans ma tête, la musique portant la voix enfantine de Bardot.

1. À se damner !

Verd…

LA SOIF

Chronique parue aujourd’hui, 10 septembre 2022, dans la page Débats, du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda uei, 10 de seteme 2022, en la pagina Débats, deu diari La République des Pyrénées.

Le temps était clair. Ce matin-là était comme les précédents. Sans nuages. J’allais de mon pas nerveux vers le centre-ville (c’est un bien grand mot mais ne blessons personne). J’ai traversé le pont de Clarac qui enjambe le gave de Pau. Des travaux sont effectués dans son lit pour installer une station de comptage des poissons migrateurs. Il m’est arrivé, il y a fort longtemps, de voir un saumon tenter de sauter la digue. Je m’étais dit alors : « Réussira-t-il à franchir les innombrables barrages qui l’attendent jusqu’à « Gavarnia » ? » J’étais déjà inquiet de leur triste condition. Les temps présents ne m’ont pas démenti. Je me suis arrêté pour observer le très vieil « arrigau » (1) comme je le faisais naguère en me rendant au lycée. Ils n’étaient pas nombreux ceux qui y faisaient un arrêt. Il avait soif. « L’ola » (2), au sud, sa mère, aussi. À le voir si maigre, si affaibli, je sentais qu’il souffrait et qu’il taisait sa douleur. Il pensait peut-être que nul ne viendrait à son secours. Peut-être songeait-il aux temps jadis où il était un monstre d’eau et de galets capable de tout emporter sur son passage : il dévasta le village de Baudreix en 1772 ! Au loin, le grand « Gavisòs » semblait, du haut de ses 2792 m, prier le Ciel de lui donner enfin une belle averse voire une neige inespérée. Lui aussi n’y croyait plus. Les ruisseaux, ici ou là, ne sont plus que rigoles ou oueds nord-africains. La faune aquatique y agonise, meurt. Le firmament reste inflexible. Faut-il croire que l’espoir ne fait plus vivre ? Qu’il nous fuit comme sable dans la main qui le serre ? Une question m’a soudain traversé la tête : « Nos compatriotes s’émeuvent-ils de l’annonce de la catastrophe ? »

J’allais oublier : « Queen Elisabeth is dead ! »

Lo grand e lo petit Gavisòs

1. Torrent.

2. Le cirque

LA RENTRÉE – LA RENTRADA : MENACÉ

Chronique parue hier, samedi 3 septembre 2022, dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda ger, dissabte 3 de seteme 2022, en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Je ne sais plus quel matin d’août une phrase m’est venue. Comme ça, solitaire. Elle me semblait chercher un débouché. Peut-être une tête pour y tourner en rond ? Une bouche pour la crier sur la place publique ? Pourquoi elle et pas une autre plus douce, plus estivale ? « Ce monde n’est fait que de menaces ! » revint pourtant souvent dans cette journée caniculaire. Elle ne me quitta pas. La chaleur extrême, incendiaire, ne faiblissait pas. L’accablement la suivait de près comme un sale chien de garde. Parfois, tombant soudain telle une condamnation, je me mettais à détester le soleil, pensant bêtement qu’il était à l’origine de tous nos maux. Je rêvais d’averses, de bourrasques, de déluges. D’automne frais aux nuits apaisantes. De forêts humides. Il m’arrivait aussi de fredonner « Le jour où la pluie viendra. », la chanson de Gilbert Bécaud, que ma marraine, trop tôt disparue, chantait naguère lorsque le monde me semblait heureux. L’était-il ? Le charme discret de la nostalgie, sans doute. À vrai dire, je crois que d’une certaine manière, il l’était. Curieuse phrase quand même. Me sentais-je menacé ? L’incendie monstrueux de Landiras et ceux qui suivirent nourrissaient la menace. Je me tenais loin de l’actualité mais un jour, je vis, sur une plage près d’Arcaishon, une jeune « cabiròla » (1) morte d’épuisement. Ce fut un vrai choc. Comme si cette mort injuste était le symbole du crime que le capitalisme financiarisé commet quotidiennement. Les catastrophes climatiques continuaient. Des menaces encore, comme une répétition névrotique. Les décisions salutaires seraient-elles prises à temps ? Les plus riches souvent insouciants, cyniques, seraient-ils enfin sollicités ? Ce matin-là, je m’interrogeai : « Ces patrons milliardaires, ces dirigeants politiques mal enrichis, se sentent-ils eux aussi menacés ? 

1. biche. 

L’éternel coucher du soleil, d’une journée caniculaire, à Vieux- Boucau // L’etèrne sococ, d’un dia caniculari, a Bocau Vielh.

JE NE SAURAIS VOUS DIRE

Chronique parue aujourd’hui, samedi 2 juillet 2022, dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda uei, dissabte 2 de julhet 2022 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Une fuite. Une traversée lente et paisible. J’allais vers une contrée hospitalière. La nuit me guidait avec les lumières lointaines des maisons où le sommeil ne connaissait pas encore les draps usés de son royaume. Je rentrais du « capdulh » (1) du Béarn. Une forte pluie accompagnait ce voyage qui me faisait traverser un pays dont on ne connaît plus limites et contours. Il a changé en douce. Il n’a pas pour autant perdu son âme discrète. Elle exprime parfois sa bienveillance ou sa colère envers ceux qui, fiers de leurs certitudes, s’en déclarent propriétaires et dressent des frontières inutiles. Comme si sa vieille langue en avait toujours posé. Qu’importe ! me direz-vous. Peut-être est-ce la vieille peur de la dissolution dans un vaste pays qu’ils imaginent cauchemardesque ? Peut-être se sentent-ils dépossédés ? Peut-être suis-je injuste ? Je ne saurais vous dire. D’ailleurs comment le saurais-je ? On a vite fait de vous assigner à je ne sais quelle région que tout votre être récuse. La pluie noyait la vallée endormie. Elle la soignait des maux climatiques dont elle souffre désormais. Et moi de croire qu’elle rêvait comme rêvent les bêtes. Une fuite, en effet, pour m’épargner la malveillance des temps passés et présents. Après tout, pourquoi aller au-devant des ennuis ? Je songe parfois à toutes ces années écoulées, à ce que cette terre m’a offert et à ce que je lui ai humblement donné. Elle était souvent ingrate mais cela m’importait peu. J’ai atteint enfin mon refuge. J’y ai constaté que le temps exige des citoyens du Béarn, quelle que soit leur origine, leur culture, leur opinion, de trouver les voies de la concorde pour un lendemain sincère. D’aucuns, me diront que je m’égare. Je ne saurais vous dire.

1. Capitale.

Lo Gavisòs, deus soms deu Solòr estant // Le Gabizos des sommets du Soulor.

LUNDI MATIN

Chronique parue hier, samedi 25 juin 2022 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda ger, dissabte 25 de junh 2022, en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

On s’est levé. On a mis le nez dehors, le ciel était ténébreux comme l’annonce faite à la terre béarnaise. Un lundi comme un autre. Presque… On s’est habillé, on s’est douché, préparé « l’esdejuar » (1). On a allumé la radio. Elle nous a parlé du tremblement de terre électoral de la veille. On s’est dit que nous entrions désormais dans une zone de grandes turbulences. Une autre tempête soufflait déjà en haut, à la capitale. On s’est dit aussi que notre président avait eu la rançon de sa longue et étrange absence ; de l’endormissement qu’il avait provoqué. Il l’a brisé soudain par une intervention sur le tarmac d’Orly en partance pour la Roumanie où il a repris stupidement l’antienne gaullienne, « Moi ou le chaos ». On a bu notre café, on a avalé nos céréales, on a jeté un œil inquiet sur le ciel menaçant. L’orage annoncé viendrait-il avec son vent fou, sa pluie diluvienne et sa grêle ? (Il est venu plus tard, « malaja »). On a compris que la France entamait une ère nouvelle. On savait que, depuis des siècles, notre pays n’aime pas les compromis. Il préfère en effet les dénonciations, les démagogies répondant à d’autres démagogies venues du camp adverse ; les petites et grandes guerres politiciennes, au détriment trop souvent des intérêts du pays et de ses citoyens. On a désiré, un instant, devenir ressortissants d’une Allemagne où le régime parlementaire oblige les partis à s’entendre sur un programme commun. « En de batles ! » (2) En désespoir de cause, on a attendu qu’à Paris, où tout se décide hélas, notre président devienne plus humble et plus à l’écoute de tous ceux qui se voient depuis des lustres oubliés voire abandonnés. On a attendu aussi que lui comme ses opposants républicains réfléchissent enfin aux raisons qui ont poussé la moitié de nos concitoyens à s’abstenir et ce qui a permis l’élection des 89 députés du Rassemblement National. 

1. Petit-déjeuner

2. En vain.

CHAUD DEVANT

Chronique parue samedi 18 juin 2022 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda lo dissabte 18 de junh 2022 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Ces jours sahariens, que j’ai connus dans mon jeune âge, fort loin du Béarn, ne sont plus les signes avant-coureurs du réchauffement climatique que d’aucuns contestent obstinément mais les angoissants symptômes d’un dérèglement qui s’aggravera lentement mais sûrement, dans les années à venir. J’entendais mardi matin, au marché, un bel imbécile assis devant sa pression dire à ses condisciples que, là-bas, au château, rue du Faubourg Saint-Honoré, « ils nous mentent du matin jusqu’au soir. ». Notre sémillant « capdèth » (1) développait, sans sourciller, un conspirationnisme climatique que Donald Trump et ses affidés étasuniens et français auraient été ravis d’entendre. Lui savait. Ce n’était rien de le dire. Il certifiait qu’il avait toujours observé « le temps qu’il fait » et l’observait encore aujourd’hui, précisant qu’il prenait même des notes sur des cahiers qu’il gardait précieusement dans un recoin de sa vieille maison béarnaise. Je buvais ma limonade (j’aime la limonade, c’est ainsi !) lorsqu’il a conclu : « Le climat n’a pas changé ; il est comme je l’ai toujours connu ! » Certes, reconnaissait-il, il lui arrive d’avoir des sautes humeurs comme nous pauvres ignorants qui prennent des vessies pour des lanternes, mais il revient vite à de meilleurs sentiments. Je l’ai laissé à sa conclusion et ai fait mon marché sous un soleil écrasant. Revenu « chop » (2) à la maison, je croyais en avoir fini avec la bêtise stratosphérique lorsque j’ai vu sur un réseau social bien connu, Willy Shraen, le patron des chasseurs français, sur le plateau des Grandes Gueules (RMC), accuser les écologistes d’avoir carrément inventé cet épisode caniculaire à des fins électorales. « On se fatigue de voir la bêtise triompher sans combat » a écrit Camus (3). J’étais fatigué.

1. Type, mais aussi « cadet ».

2. Trempé.

3. L’État de siège, 1948.

Lo huec lanés deu só-coc // Le feu landais du crépuscule

UNE CHANSON

Chronique parue samedi 11 juin 2022 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda lo dissabte 11 de junh 2022 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

« Je chante un baiser… » Hier matin, avec la fraîcheur de l’aube, la chanson de Souchon — elle est pour moi une chanson fétiche et n’en connais pas la raison — me revenait comme une douce rengaine. Une nostalgie secrète que ses paroles m’offraient gracieusement. L’appel du souvenir d’une autre nuit, de toutes les nuits sans doute. Un temps immobile, un temps long qui ne savait que murmurer d’autres chansons oubliées. Parfois, le silence n’était troublé que par le hululement régulier d’une « cavèca » (1) ou d’une voiture égarée dans la brume. Souchon marchait « sur le chemin des dunes, la plage de Malo Bray-dunes (…) la mer du Nord en hiver ». Je le suivais comme enchanté. L’autre nuit, Thomas et moi traversions la Vath Vielha (2). La bruine nous faisait de tendres baisers. L’air était amical. Nous allions, à vélo, lentement derrière un camion tout de lumières, vêtu. À nos côtés, une belle poignée de jeunes coureurs enjoués nous accompagnait. Le refrain diffusé de notre cavalcade voulait réveiller ce coin du Béarn qui rêvait, peut-être, d’un baiser dérobé naguère dans un bal perdu. Nous ne voulions rien. Nous avancions guidés par ce jeune équipage menant leur navire nocturne vers Asson, la Calandreta « au Lis » (3) et la haute vallée d’Ossau. Rien ne semblait résister à ce voyage vers la Terre promise de la langue. Hier matin, Souchon me parlait de cette traversée féérique, comme si nous étions devenus des marins d’une mer de brume qui attendait l’aube incertaine pour chanter, elle aussi : « Anem, endavant tostemps/ Anem correm, espiar luenh, Anem, endavant tostemps… ” (4)

1. Chouette.

2. La Vieille Vallée du gave.

3.  À Lys. 4. Allons, en avant toujours / Allons courrons, regarder plus loin / Allons, en avant toujours…

UNE NUIT

Chronique parue hier, samedi 4 juin 2022, dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda ger, dissabte 4 de junh 2022, en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Les brebis sont revenues. Je n’ai guère aperçu leur berger. J’imagine qu’il compte sur la clôture l’électrifiée pour que tout se déroule comme il le désire. Au cœur de la nuit de jeudi à vendredi, l’orage s’est fait entendre. Il leur offrait la fraîcheur qu’elles attendaient depuis leur installation ensoleillée. Il m’a réveillé. J’ai conçu que le fracas les tiendrait éveillées. J’ai pensé aussi aux vaillants coureurs de « La Passem » entre « Ortès » et « Saut-de-Navalhas » qui traversaient la nuit sous une pluie battante. Je me suis rendormi. Un songe est venu. Je courrais moi aussi. Je n’avais aucun but. J’allais bon train, la tête pleine d’exploits et d’aventures. Comme naguère, lorsque l’enfance m’habitait du matin jusqu’au soir quand le soleil filait de l’autre côté du « Mont de Rei » (1) où un autre monde naissait. Là, dans cette cuisine embuée, j’entendais mes hôtes féminins parler la langue des confins de l’intime. Ce verbe vieux comme l’oubli dont elles ignoraient l’histoire, la littérature, la civilisation qu’elle portait encore. Pourtant, elles continuaient à l’utiliser envers et contre tout car elle était consubstantielle à leur passé, leur présent. Et moi de leur dérober leur idiome. Il le fallait bien. L’orage allait et venait. Je rêvais encore. J’ai traversé les vieilles prairies aujourd’hui disparues, y ai croisé un jeune labrit esseulé, d’autres « aulhas » (1)… Étaient-ce les mêmes ? Elles ne m’ont pas reconnu. J’ai sauté les rigoles à l’eau vive du jardin public, ai regardé le Gave sur le pont de Clarac, ai accéléré vers « Mirapeish ». En nage ! Je me suis réveillé, levé, jeté un œil dans le champ. Elles étaient bien là à brouter, enveloppées par le drap humide de la brume. 

1. La haute colline (388 m) dominant Nay et la vallée du gave.

2. Brebis.

Abans la nueit / Avant la nuit