LA PLUIE

Chronique parue le samedi 9 novembre 2019 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées //Cronica parescuda lo dissabte 9 de noveme 2019 dens la pagina « Débats » dens lo diari La République des Pyrénées.

© Sèrgi Javaloyès

© La République des Pyrénées

Allez, j’ose vous dire combien la manifestation contre « l’islamophobie » (1) de demain à Paris, me semble le comble de la confusion. Pour sûr, il faut combattre le racisme exercé contre nos compatriotes de religion musulmane ou pas. Néanmoins, je constate que l’appel à manifester fait état de « lois liberticides » qui sont les lois laïques de 1905, 2004 et 2010. Pour ceux qui ne l’aurait pas lu, le Cardinal de Retz leur dit : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens. »

Passons.

Hier matin, il pleuvait « a cautèrs » (2) quand je suis entré dans le supermarché. Courses faites, j’attendais, dans une longue file d’attente, à la caisse lorsque j’ai entendu un homme âgé, exprimer, à la cantonade, son exaspération : « Puta de ploja, elle me fait suer ! ». Ce qui était, pour le moins, paradoxal…

Dehors, les averses continuaient leur besogne, et je sentais bien qu’il appréhendait la traversée du « no man’s land » lui permettant d’atteindre leur véhicule. L’homme semblait nerveux. Sa femme a tenté de le raisonner : « Ne t’en fais pas, j’ai pris mon parapluie ; un peu de pluie, ça fait de mal à personne ! »

La caissière m’a dit tout bas, avec un sourire en coin : « Ces gens-là, toujours à se plaindre ; il pleut, et alors ? » J’ai osé lui souffler que cette pluie était une bénédiction pour la terre, car l’eau n’était pas simplement utile, mais essentielle. Et qu’elle le serait plus encore demain. Elle m’a souhaité une bonne journée pluvieuse.

Je suis sorti et ai été illico « chop » (3). Traversant l’immense parking noyé sous l’averse, je pensais à ce qu’avait déclaré, naguère, Bernard Manciet, dans une interview à Télérama, « la pluie est une confidence de jeune fille » ? Je peux vous dire qu’elle en avait des secrets à nous dire.

1. http://www.cnrtl.fr/ : Aversion très vive, irraisonnée ou peur instinctive de…

2. À verse.

3. Détrempé

DES PÂTES

Chronique parue le samedi 2 novembre 2019 dans La République des Pyrénées// Cronica pareishuda lo dissabte 2 de noveme 2019 en La République des Pyrénées.

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Il y a des faits divers qui sortent de l’ordinaire. Ils nous interpellent au point qu’ils nous font fuir l’authenticité de leur existence. Ils nous paraissent irréels, comme engendrés par d’obscurs écrivains ou scénaristes. Pourtant, comme disait Vladimir Ilitch Oulianov, « los hèits que son capborruts » (1). Hier, j’ai consulté mon mobile qui est, hélas, l’objet obsessionnel dont je voudrais me séparer et qui me rattrape à la moindre tentative d’évasion. J’y ai lu que « une mère et une fille avaient été découvertes dans un appartement du centre-ville de Nîmes ». Je me suis vite reportée à l’article correspondant. Le journaliste (2) précisait : « L’autopsie a conclu à une mort naturelle sur fond de grande misère sociale ». Ces deux femmes vivaient dans un état de quasi-solitude et de grand dénuement. Le voisinage n’a avisé la police qu’à cause de l’odeur pestilentielle qui se dégageait de l’appartement. La conclusion du « papier » nous apprenait que « la mère serait morte récemment » alors que la fille serait décédée plusieurs semaines auparavant. Mon cœur s’est emballé.  Et qu’on ne vienne pas me dire que je me roule dans le pathos, qu’il me faut tenir en laisse mes émotions ! Que les donneurs de leçon aillent tous au diable ! Le scandale véritable de ce drame est que la mère a été vue quelques jours plus tôt par une voisine qui lui avait refusée des pâtes… La pauvreté est l’antichambre de la misère. Cette évidence, que dis-je cette vérité, est telle qu’on en oublie sa terrible matérialité. On cède à nos petites ou grandes lâchetés. Les derniers chiffres de la pauvreté en France sont éloquents : de 5 à 8,8 millions de nos concitoyens vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins de 1026 € par mois. Les jeunes, les femmes et les agriculteurs en sont les principales victimes. Et je ne parle pas des enfants qui en paient le prix fort. Les plans pauvreté des gouvernements qui se sont succédé et celui qui nous gouverne aujourd’hui semblent arriver après la bataille, comme Fabrizio dans « La Chartreuse de Parme ». En effet, la pauvreté n’a jamais cessé de croître et croîtra encore…

1. Les faits sont têtus.

2. L. Labastou, France Bleu Gard-Lozère.

 

MIGRATIONS

Chronique parue le samedi 27 octobre 2019 dans La République des Pyrénées// Cronica pareishuda lo dissabte 27 d’octobre 2019 en La République des Pyrénées.

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Hier matin, la pluie cinglait nos vitres lorsqu’un vieil ami m’a téléphoné pour me dire : « As-tu entendu les grues ? ». Je lui ai répondu que je les avais entendues et vues. Elles se dirigeaient vers l’Aragon, et plus loin encore. Depuis ma lointaine enfance, je sais qu’elles passent chaque année au mois d’octobre, annonçant l’imminence de l’automne et de l’hiver. C’est un signe de réconfort pour nous tous, bousculés par ce monde où tout est vitesse, immédiateté et surtout médiocrité qui a l’audace de se proclamer intelligence.

Je ne sais pas pourquoi mais leur vue me parle de notre permanence et non de la nervosité hystérique qui nous empêche de nous poser pour penser. Certains migrateurs décident, envers et contre leur habitude millénaire, de « s’estar a noste » (1). C’est le cas des cigognes en Bas-Adour, mais aussi des palombes dans nos villes. D’autres, fidèles à la tradition, s’obstinent à franchir nos Pyrénées. Notre journal dresse, d’ailleurs, le bilan chiffré de leurs passages, en nommant le col où elles ont passé la ligne bleue de nos sommets. On rêve de les suivre jusqu’en Afrique — certains oiseaux poussent même leur vol jusqu’en Afrique du Sud — hélas, nous sommes des êtres de pesanteur qui n’ont pas jamais su voler. Icare en paya le prix fort, jadis.

Quelles sont les pensées de ces grues cendrées qui traversent l’Europe pour atteindre leur havre, au grand sud. Quand on les regarde traverser le ciel clair de nos fuites oniriques, nous aimerions qu’elles nous disent ce qu’elles pensent de notre humanité cynique et coupable qui a, bon an, mal an, un siècle durant, empoisonné, massacré des millions de leurs semblables. La disparition massive des oiseaux continue et peu s’en préoccupe. Certes, les associations protectrices s’emploient avec toute leur énergie et courage à sauver ce qui peut être encore sauvé, mais je crains que le pire soit à venir. Hier matin, le cri régulier des grues me parlait de mon humble condition, moi qui ne prends pas l’avion et préfère les trains, ce qui n’est pas encore dans l’air du temps.

1. Rester chez nous.

PUNT MORT (1)

Chronique parue ce jour, samedi 19 octobre 2019 dans La République des Pyrénées//Cronica pareishuda uei, dissabte 19 d’octobre 2019 en La République des Pyrénées.

© Sèrgi Javaloyès © La République des Pyrénées

Les quotidiens nationaux, à tout le moins ceux que j’ai consultés — hormis « Le Monde », « Libération » et « L’Humanité » — continuent à poser le calque bonapartiste et français sur la crise catalane. Elle mériterait pourtant plus de retenue, d’honnêteté intellectuelle et surtout de connaissance véritable de l’histoire de l’Espagne et de sa vieille problématique catalane.
Faut-il rappeler que le Pronunciamiento de juillet 1936 avait comme principale justification l’unité de l’Espagne ? Les généraux félons — où se trouvait le futur Caudillo — avaient prêté serment de la défendre, quelques semaines avant leur forfait, sur les gisants d’Isabel la Católica et de Fernando d’Aragon, à Burgos. Ce pays n’est pas encore guéri de la Guerre d’Espagne. Il n’est pas étonnant que des élus du « Partido Popular » et de « Ciutadanos» et de Vox, le parti se réclamant du Franquisme, aient clamé leur vindicte et demandé des « mesures d’exception » pour la Catalogne.

On se doit de rappeler que José Luis Zapatero, président socialiste, avait entrepris en 2010 une modification constitutionnelle permettant à l’autonomie catalane d’avoir les mêmes prérogatives statutaires que Euskadi et la Navarre (Nafaroa) ? Les deux chambres approuvèrent sans rechigner cette modification, le parlement catalan en fit de même. Hélas, dès l’arrivée du Partido Popular au pouvoir, Mariano Rajoy s’empressa de saisir le tribunal constitutionnel espagnol pour faire annuler cette modification. Ce qui fut fait. Dès lors, l’influence de l’indépendantisme catalan alla croissant.

Hier, des centaines de milliers de manifestants, venus de tout le pays, ont dénoncé la condamnation de leurs élus et responsables associatifs, incarcérés depuis un an et demi. Comment ne pas comprendre que ces lourdes peines de prison n’aient pas choqué voire humilié une grande partie de l’opinion publique catalane ? De surcroît, leur procès avait été opaque et « joué d’avance » comme les observateurs internationaux présents n’ont cessé de le dénoncer.


Comme le dit l’éditorial du « Monde » du 17 octobre : « Aucun parti ne devrait profiter de la colère provoquée par la condamnation d’anciens dirigeants catalans à de lourdes peines de prison. » En effet, avant-hier soir, des mouvements néo-nazis ont eux aussi occupé la rue barcelonaise et rossé violemment des manifestants catalanistes. Comment le pouvoir central a-t-il pu imaginer que les jugements du tribunal suprême aller résoudre la crise politique en question ? Le plus surprenant c’est le silence coupable de nos chers républicains et démocrates français.

  1. Cat. l’impasse.

UNE VIEILLE HISTOIRE

Chronique parue le samedi 12 octobre 2019 dans La République des Pyrénées// Cronica pareishuda lo dissabte 12 d’octobre 2019 en la République des Pyrénées.

© Sèrgi Javaloyès

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Depuis l’attaque de « Charlie Hebdo » notre actualité est scandée par des attentats commis par des djihadistes, issus pour la plupart de la mouvance salafiste radicale ; il existe en effet un salafisme quiétiste qui se dit pacifique, inquiétant néanmoins. Ce courant a vu le jour au Moyen Orient dans les années 1920, alors que l’empire ottoman se délitait. Depuis lors, l’Arabie Saoudite a joué, à travers le wahhabisme, un rôle prépondérant dans l’expansion de ce mouvement minoritaire de l’Islam. Elle l’a fait aussi en faveur des Frères musulmans se réclamant d’un salafisme sunnite et réformiste. Né en Egypte en 1928, il avait et a toujours pour but « la renaissance islamique et la lutte contre l’emprise laïque occidentale en terre d’Islam ». Ce seul constat aurait dû, depuis belle lurette, alerter nos responsables politiques…
L’Islam de France est majoritairement opposé à cette dérive fascisante. Le C.F.C.M (1), interlocuteur du gouvernement, dénonce régulièrement les crimes perpétrés au nom du Coran. Il est cependant confronté, au même titre que l’État, à l’emprise salafiste sur 80 mosquées, dirigées par des imams qui en sont des adeptes zélés. L’assaillant à la préfecture de police de Paris, haut lieu du renseignement antiterroriste, fréquentait la mosquée de Gonesse dont l’imam était fiché S et de surcroît sous le coup d’une procédure d’expulsion…
À la lueur de cette tragique actualité, on se demande comment notre République laïque pourra faire face cette dérive mortifère ? Gilles Kepel nous dit (2), depuis longtemps, combien nos gouvernements se sont trompés sur le diagnostic de ce courant religieux. Il disait, fin 2005, dans un interview accordé au Monde « […] dans la décennie 2005-2015, un djihad français naît dans l’Hexagone, sans que personne ne s’en rende compte jusqu’à l’affaire Merah dont beaucoup ont cru que c’était un acte isolé. » Il vient de déclarer au Figaro à propos de Mickaël Harpon : « «La première chose à faire pour notre hiérarchie policière, c’est son examen de conscience.»

  1. Conseil Français du Culte Musulman.
  2. La Fracture, Gallimard, 2016.

LE NUAGE

Chronique parue le samedi 5 octobre 2019 dans « La République des Pyrénées »// Cronica pareishuda lo dissabte 5 d’octobre 2019 en La République des Pyrénées.

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Mme Bovary a retrouvé Léon, son ancien soupirant. Lors de leur premier rendez-vous, pour une visite de la cathédrale, le lecteur les voit devenir amants. Rideaux fermés, la voiture parcourt la ville de Rouen et ses environs en tous sens, pendant des heures. Le fiacre est peut-être passé près de l’emplacement actuel de l’usine Lubrizol ?

Aujourd’hui, ses habitants ont-ils oublié les frasques d’Emma Bovary ? Une sale fumée noire les a saisis et bousculés. Ils se sont réveillés l’angoisse au cœur et au ventre. Ils ont vite demandé des comptes aux autorités, exigé plus de transparence de leur part. Quand le Premier ministre leur a rendu visite, il a parlé d’odeurs nauséabondes, ajoutant qu’elles n’étaient pas toxiques… En vain, le doute a persisté et signé. Mercredi encore, Mme Buzin exprimait ces doutes quant aux éventuelles conséquences de cette satanée fumée noire…

Depuis la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et son fameux nuage, nos concitoyens sont devenus très méfiants. La voix gouvernementale ou scientifique est suspecte, parfois inaudible. Les réseaux sociaux avides de vérités révélées ont pris le relais. Comme toujours, ils ont fait la part belle aux mensonges et aux manipulations outrancières. Ils n’ont cessé de jeter de huile frelatée sur l’incendie médiatique qui n’est pas prêt de s’éteindre.

Dans ce maelström, les Rouennais sont dans l’incapacité de connaître la réalité de cette pollution qui a atteint les Pays-Bas… Les nuages, libres passagers du ciel, ont mauvaise réputation. Moi, qui les regarde passer, les vois comme autant de raisons de voyager. Ils ne sont en rien coupables des erreurs commises par une poignée d’usines chimiques françaises ou étrangères. Lubrizol est aux mains du milliardaire étasunien, Warren Buffett.

À quelques encablures de Pau, se trouve une zone industrielle type Seveso : le « Complexe de Lacq ». Notre journal s’est fait l’écho de pollutions endémiques et de leurs effets sur la santé des habitants des villes et villages environnants. D’on i a huec, hum que’n sòrt ! (1)

1. Il n’y a pas de fumée sans feu.

TONI

Chronique parue aujourd’hui, 28 septembre 2019, dans La République des Pyrénées// Cronica pareishuda uei, 28 de seteme 2019 en La République des Pyrénées.

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Au loin, une « paloma » (1) sur un toit. Plus loin des collines aux couleurs de l’automne et puis, dans son éternelle immobilité, la cordillère bleue que le soleil naissant illumine de ses rayons safranés. Jeudi matin, à ces premiers instants d’une journée où l’été continuait à cultiver l’exception, le ciel moutonné, là-bas, vers l’Ouest, se déployait…

Je ne savais pas encore que Jacques Chirac avait eu la mauvaise idée de quitter notre terre pour cet ailleurs dont nul ne revient. On nous parlait de l’incendie de Rouen et de ses fumées toxiques. La matinée était douce et je pouvais croire que je ne serais pas bousculé par une actualité dramatique.

Je me suis saisi d’un roman que j’avais achevé la veille, en ai regardé la couverture, et me suis dit que j’étais passé à côté d’un chef d’œuvre. J’avais  humblement parlé, dans cette chronique, de Home, son dernier roman, mais je n’avais pas poussé plus loin ma curiosité. Je l’ai fait et je peux vous dire que « Un don » (2), de Toni Morrison, prix Nobel de littérature 1993, morte en août dernier, a été un choc. L’incipit est une terrible promesse : «  N’aie pas peur. Mon récit ne peut pas te faire du mal malgré ce que j’ai fait et je promets de rester calmement étendue dans le noir — je pleurerai peut-être, ou je verrai parfois à nouveau le sang — mais je ne déploierai plus jamais mes membres avant de me dresser et de montrer les dents. »

Toni Morrison est l’écrivaine d’une Amérique noire souvent oubliée, méprisée quand elle n’est pas vilipendée, aujourd’hui encore. Ce roman nous parle, avec un style sans pareil, des premiers temps de l’oppression esclavagiste qui s’abat au XVIIème siècle sur les populations noires du « Deep South » américain, et particulièrement sur les enfants.

On n’en ressort pas indemne. L’indignation et la révolte qui l’accompagne nous font discerner que derrière le récit magnifique, s’exprime une dénonciation politique implacable de l’esclavagisme et de la condition des gens de couleur qu’un autre immense écrivain, William Faulkner, prix Nobel lui aussi, avait montrée dans sa vérité crue et cruelle.

1. Palombe.

2. Un don, éd. 10/18, 2010.