LES YEUX FERMÉS

© Sèrgi Javaloyès                                      © La République des Pyrénées

Chronique parue ce jour, 25 janvier 2020, dans la page Débats du journal régional La République des Pyrénées. // Cronica pareguda uei, 25 de genèr 2020, en la pagina Débats deu diari regionau, La République des Pyrénées.

 

Après la lecture de « C’est en hiver que les jours rallongent » (1) de Joseph Bialot, où il conte sa vie au camp d’extermination d’Auschwitz – Birkenau, je m’étais aperçu que je n’en avais pas lu l’exergue. « Question posée à un déporté rescapé qui devint rabbin après trois ans de camp : — Où était Dieu à Auschwitz ?  Réponse : — Où était l’homme ? » Cette phrase m’a renvoyé à « Si c’est un homme ? » (2), le chef d’œuvre de Primo Levi, premier livre que j’avais lu sur l’Holocauste. Mon père avait pénétré le camp de Natzweiler-Struthof, en Alsace annexée à l’Allemagne nazie. A la fin de sa vie, je lui avais demandé ce qu’il avait ressenti à la vue de cette horreur absolue. Il m’avait répondu non sans mal. Les mots ne lui venaient pas… Il me raconta qu’un juif oranais, en arrivant dans le camp (ils s’étaient liés d’amitié depuis le débarquement en Provence) lui avait dit, stupéfait : « Je me demande où est passé Dieu ! » « Il a fermé peut-être les yeux ! » lui a lancé mon père. J’avais tenté de pousser plus loin mes questions. Il s’était tu. La mémoire de cette découverte le hantait encore. Il avait de surcroît subi les affres des combats au front, puisqu’il y fut gravement blessé. Au moment où la haine des Juifs concerne désormais l’ensemble de la planète, on se met à craindre avec angoisse ce que nous pensions disparu à jamais de la surface de la terre. Le 75 ème anniversaire de la libération d’Auschwitz – Birkenau par les troupes soviétiques nous redit la formule souvent répétée par mon père : « Plus jamais ça ! » Le 27 janvier 1945. Joseph Bialot écrit: « Certains taulards vont et viennent, refusent l’évidence, alignent toujours des mots sans suite. Je n’ai jamais vu depuis des regards pareils. Jamais. A quoi s’ajoute l’incrédulité. — Tu crois vraiment qu’on est libre ? /— Ce sont des russes ? Tu en es sûr /— Et les SS ? Où sont les SS ? Et l’homme méfiant, retourne près des soldats, essaye de leur parler en français, en allemand. Le troufion ne comprend rien, sourit et se laisse embrasser ou serrer entre les bras maigres des garçons qu’il vient de sortit d’un charnier. »

  1. éd. du Seuil, 2002.
  2. Pocket, 3117, 2004.

 

UNE JOURNÉE SOUS LE VENT

© Sèrgi Javaloyès                                               © La République des Pyrénées

Chronique parue ce jour, 18 janvier 2020 dans la page Débats du quotidien régional La République des Pyrénées// Cronica parescuda uei, 18 de genèr 2020, en la pagina Débats deu diari regionau La République des Pyrénées.

« On ne sait jamais ? » dit-on quand on veut bien croire au lendemain. Pourtant rien ne nous y pousse. Chaque jour, qui s’en va, pressé, est une interrogation. J’entendais, l’autre jour, un homme d’une quarantaine d’années qui se parlait à lui-même d’une voix singulière. La voix de l’angoisse ? Il était sans nul doute troublé ; un navire pris dans la tourmente. Je marchais près de lui et constatais qu’il était encore sur le coup d’une forte émotion. Je n’osais pas m’en approcher de trop près. Nous marchions, tous les deux, vers la place Verdun, la « Hauta Planta », pour les intimes. J’entendais, derrière moi, les échos finissants de la manifestation contre la réforme des retraites. Peut-être en venait-il ? Le temps était printanier. J’ai voulu imaginer qu’il était de ceux qui expriment leur révolte contre cette énième réforme des plus troubles. Sans doute était-il déjà saisi par ce ressentiment qui est la mère de toutes les passions tristes. Arrivé à l’entrée du vaste parking, il s’est arrêté, a regardé ici et là, puis s’est assis à l’extrémité d’un banc, à l’ombre d’un arbre. Le vent d’Espagne gonflait drapeaux et oriflammes des syndicats. Où était donc passé l’hiver ? Une jeune femme y était déjà assise. Attendait-elle son amour ? Il l’a saluée et lui a souri. Très vite, par poignées, rentraient les manifestants. Je les regardais passer. Ils allaient d’un pas alerte vers le parking ou la place Gramont. Une question me poursuivait en regardant un groupe d’enseignantes. Comment allait finir ce conflit social ? La crise sociale désormais permanente poursuivrait, jour après jour, ceux qui ont la charge de ce pays. L’homme a relevé la tête, a fait un signe vers la rue de Liège… J’étais déjà loin, à chercher, une fois encore, mon véhicule… Une jeune fille a traversé la rue et s’est jeté dans ses bras. Il m’a semblé heureux. Je l’étais moi-aussi.

HÉROS ?

Chronique parue samedi 11 janvier 2020 dans la page Débats du quotidien régional La République des Pyrénées//Cronica parescuda lo dissabte 11 de genèr 2020 en la pagina Débats deu diari regionau La République des Pyrénées.

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Héros ?

Notre temps a des héros surprenants. Carlos Ghosn, évadé des geôles japonaises, en est devenu un par je ne sais quel tour de passe-passe d’une presse prête à tresser des lauriers aux grands patrons du capitalisme mondialisé. Certains en ont fait même un Edmond Dantès, revenant sur sa terre natale libanaise, pour mener une guerre vengeresse contre ses juges et détracteurs. En écoutant l’interview qu’il a accordée à Léa Salamé — parfois complaisante — j’ai compris que notre ministre de l’Économie et peut-être notre président, étaient sur sa liste noire… Reiser, le génial dessinateur de Charlie, avait cette formule : « On vit une époque formidable ! » Nous pourrions la reprendre à notre compte, et constater que M. Ghosn, patron omniscient d’un empire industriel international jusqu’à sa brusque arrestation, s’est transformé — par sa fuite rocambolesque payée par sa colossale fortune — un de ses héros… Ce qui me surprend le plus, c’est sa capacité à proclamer son innocence et donc à dénoncer le complot ourdi contre lui. Mélenchon, toujours aussi baroque, en est venu à soutenir ce patron français pris dans les rets d’une justice nippone qu’on dit féodale. Les mêmes, et ils sont plus nombreux qu’on le croit, en feraient une victime à laquelle nous devrions exprimer notre solidarité. Je n’en serai pas. Que voulez-vous ? Je sais, depuis mon enfance, d’où je viens. Une lecture me revient en mémoire. Celle qui m’a fait découvrir le « grand homme » hégélien. Ce héros qui fait l’histoire. Selon Hegel, en effet, chaque peuple, guidé par ses héros, connaît son apogée et son déclin. Le « grand homme » qui a le plus impressionné notre philosophe allemand est Napoléon 1er. Il écrira (1) : « Je vis l’empereur, cette âme du monde, traverser à cheval les rues de la ville. » Je n’ai jamais été un admirateur de celui qui militarisa la République, mais Carlos Ghosn, lui qui traversait l’univers, « a tot pip pap » (2), dans son jet privé, ne pouvait en aucun cas être l’âme du monde.

1. Correspondance I, trad. fr. J. Carrère, Paris, Gallimard, 1962, p. 114-115.

2. A tout bout de champ.

PROLOGUE

Chronique parue aujourd’hui, 4 janvier 2020, dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées// Cronica pareguda uei, 4 de genèr 2020, en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

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Aux premiers instants d’un jour courant, nous attendons tranquillement que l’univers s’agite, nous bouscule et nous ordonne de nous lever pour vivre. Or, le 1er de l’An, tout m’a semblé arrêté, comme si l’horloge universelle ne savait plus dire l’heure. Le monde était immobile. Il faisait froid et sec. Le ciel était clair, la brume s’abîmait lentement sur l’Angladura (1). À l’Ouest, l’horizon lambinait dans sa paisible couche de parme vêtue. Mon regard s’y perdait et j’étais heureux d’être là. Je songeais à tous ces jours et nuits à venir qui seraient, comme à l’accoutumée, le livre ouvert d’un futur inconstant.

Je marchais. Il fallait promener le chien. Notre chemin est ritualisé. Au fond, nous aimons la répétition jusqu’à provoquer parfois une lassitude qui finalement nous étonne. Nous allions bon train. Le chien est toujours pressé, tirant sur la laisse. Et moi de le retenir. Il est têtu et moi de même. N’avons-nous pas le chien que nous méritons ?

De part et d’autre du sentier, la gelée décorait encore les champs. Trois canards sauvages — l’étaient-ils vraiment ? —, sont passés à vive allure, suivis par quelques « agraulas » (2), croassant. Elles se disaient sans doute des banalités. Allez-savoir ? Le soleil montait là-bas sur le Gavisòs, et j’imaginais que la journée serait printanière. Elle le fut. Au détour de la grande courbe, menant à la passerelle sur le gave, j’ai aperçu, posé à même un banc, un oiseau. Je me suis approché, me suis accroupi et l’ai pris délicatement dans ma main. Le « gòlis » (3) était inerte. Qui l’avait donc posé là ? La vue de cet être fragile m’a ému. Le chien l’a senti et est vite reparti, tournant sur lui-même. Il se posait peut-être les mêmes questions. Le chien pleurait, la promenade n’était pas finie. J’ai posé la petite dépouille au même endroit, et ai aussitôt pensé à ces milliers de milliers d’oiseaux tués, ici ou là, par voitures, camions, pesticides et autres joyeusetés que notre folle société produit à chaque instant d’un jour banal.

1. Colline de 371 m, dominant la ville de Nay.

2. Corneilles noires.

3. Rouge-gorge.

RIRE

© Sèrgi Javaloyès © La République des Pyrénées

Chronique parue dans la page « Débats » du quotidien La République des Pyrénées, le samedi 28 décembre 2019// Cronica parescuda a la pagina « Débats » deu diari La République des Pyrénées lo dissabte 28 de deceme 2019.

Lentement l’année s’épuise. Elle consent à disparaître, sous nos yeux, pour renaître depuis que le temps est temps. L’année nouvelle sera-t-elle différente que celles nous avons connues jusqu’alors ? Je ne suis pas de ces oiseaux de bon ou mauvais augure qui vous prédisent le bonheur ou le malheur. Je suis, moi aussi, dans l’expectative. Certes, on peut imaginer que la réforme des retraites continuera à inquiéter voire à révolter une majorité de nos compatriotes. Nous ne sommes pas à la fin des conflits sociaux et environnementaux qui ont scandé cette année. Il ne faut pas être grand clerc pour en imaginer la permanence et peut-être leur exacerbation.

Pourtant, ils seront des milliards le 31 décembre à minuit à fêter son enfantement, « briacs de jòia e d’espers » (1). D’autres feront dans le pessimisme coutumier, il en faut pour tous les goûts, qui sied bien à notre jeune siècle. Rire, voilà bien le remède. J’ai regardé hier soir, « Bonne nuit Blanche », le spectacle de Blanche Gardin, enregistré à Bordeaux. Cette femme est capable de vous embarquer sur son navire d’humour qui tangue dur mais ne sombre jamais, pendant une heure et demie. La voilà droite, dans sa robe bleu satiné, comme une autre Blanche, sortie in extrémis d’un conte de fée que nous avons tous prisé, naguère.

Sa phrase est longue, suivie, comme une longue histoire à vivre debout. Tout y passe, dans une langue crue, précise, enjouée, capable de vous faire regretter nos préventions que la vieille morale nous dicte. Elle se dit bipolaire, célibataire désespérée mais attendrie, adepte des anxiolytiques, etc. N’importe, tout cela est source d’un humour endiablé et dévastateur. Elle sait mettre le doigt là où cela fait mal et rire de bon cœur. Parfois, on se dit que les insultes et autres joyeusetés, qui encombrent les réseaux sociaux, doivent pleuvoir sur sa belle robe bleue. Pour ceux d’entre vous qui veulent finir cette année en joie, regardez, écoutez cette Blanche pas très catholique. Vous braverez l’année nouvelle.

Bona Annada, Bonne Année, Feliz año nuevo, Urte Berri On, Happy New Year…

1. Ivres de joie et d’espoirs

NOËL, ENCORE…

Chronique parue dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées, le samedi 21 décembre 2019// Cronica parescuda en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

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 « Vive le vent », dit la chanson étasunienne adaptée en français par Francis Blanche, en 1948. Dans la nuit de jeudi à vendredi, la « balaguèra » (1) soufflait à faire hurler les chiens apeurés du quartier. Un Noël au balcon et pluvieux nous était ainsi annoncé. Bien sûr pour ceux qui en possèdent un. Brassens chantait naguère François Villon et son poème qui disait déjà : « Semblablement, où est la royne /Qui commanda que Buridan /Fust jetté en ung sac en Seine ? Mais où sont les neiges d’antan ! » Aujourd’hui, que dirait Villon de nos hivers doux à souhait. Je l’avoue, ils m’attristent. La reverrons-nous cette pauvre neige ? Peut-être nous faudra-t-il monter et monter encore, pour atteindre les sommets de nos « montanhas » ?

L’enfance est si loin. Quand je tente de m’y replonger, elle échappe comme le vent, cette nuit-là déchainée. Je revois l’émotion qui m’habitait les derniers jours de l’Avent, quand je croyais encore au « Pair Nadau » (2). Demain, dimanche 22 décembre, le solstice d’hiver sera à son plein. Je penserai à tous les enfants qui y croient. Hier soir, revenant dans la nuit ventée à mon domicile, les fragiles lumières des villages me portaient le message secret des jours anciens quand nous n’étions pas encore encouragés — harcelés ? — à consommer envers et contre tout.

Désormais, la pression consumériste est constante. Pour y échapper, il nous faudrait sombrer dans un profond et long sommeil, nourri de mille songes, et nous réveiller le 6 janvier 2020, l’Épiphanie, pour manger la galette des rois. À quoi bon me direz-vous ? La réalité sera inchangée. Las, nous nous pressons à faire les « achats indispensables » … Je pense à tous ceux qui savent ce que précarité veut dire. Et je ne parle pas des d’enfants, qui nous sont invisibles, qui supportent leur pauvreté comme une fatalité indépassable. Heureusement, les précieux bénévoles du Secours Populaire, du Secours Catholique, de la Croix Rouge, leur apportent, chaque année, un bonheur sans pareil.

« Bon Nadau -Joyeux Noël- Felices Navidades – Eguberry on », and son on…

1. Tempête de vent du Sud

2. Père Noël

JUBILACIÓ

Chronique parue dans la page Débats de la République des Pyrénées, le samedi 14 décembre 2019 // Cronica parescuda en la pagina Débats de la République des Pyrénées deu dissabte 14 de deceme 2019

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Jubilació (1)

La bataille de la retraite est notre quotidien. Le débat démocratique s’en trouve ainsi revigoré. Je suis moi-même un « jubilat », comme les nomme le catalan. Le castillan, en fait de même, avec le mot « jubilado ». Des personnes qui entreront, bientôt, au royaume de la joie durable. Il en va autrement en France où on emploie « retraité ». Le C.N.R.T.L. précise : Vieilli ou région. (français d’Afrique) – « Mettre à la retraite » (Littré). Retraiter un soldat (Besch.1945). Ce grand dictionnaire ajoute que l’emploi pronominal « faire retraite, se retirer » nous parle de ceux qui se retirent du monde comme les ermites. « Ermitage construit sur la côte Sainte-Anne par un soldat, vieux compagnon de Henri IV, qui s’y vint retraiter (Barrès, Cahiers, t. 6, 1908, p. 84).

Ces femmes et ces hommes sont censés se retirer de la vie professionnelle pour entrer dans une autre vie qui sera, pense-t-on, agréable, voire meilleure que celle qu’ils ont connue, auparavant. Hélas, pour nombre de nos compatriotes ce n’est nullement le cas. Bien que l’allongement de l’espérance de vie soit indéniable, les salariés du B.T.P, de la sidérurgie, du travail posté, des transports – la liste est «longainèra » (1) — y arrivent usés par de longues années de travail qui ne les a pas épargnés. Ils décèdent souvent plus tôt que les autres salariés, notamment les cadres.

La retraite à points, que certains pays scandinaves ont privilégiée, produit aujourd’hui des injustices qui n’avaient pas été prévues lors de sa conception par les gouvernements sociaux-démocrates qui en étaient les initiateurs. On peut raisonnablement imaginer que la réforme défendue par Emmanuel Macron, qui profitera aux femmes seules et aux agriculteurs, puisse elle-aussi engendrer les mêmes iniquités. De plus, je crains fort que l’objectif budgétaire passe avant les principes humanistes qui devraient inspirer tous nos responsables. Le néolibéralisme que nous connaissons ici est certes tempéré mais il a malgré tout la volonté cachée de faire souvent des économies sur le dos des plus modestes. Ce fut déjà le cas avec les réformes Fillon, Raffarin et Touraine…

1. Jubilation.

2. Très longue.