RÉFRACTAIRES

Chronique parue samedi 3 juillet 2021 dans la page Idées et débats du quotidien La République des Pyrénées. // Cronica pareguda lo dissabte 3 de julhet 2021 en la pagina Idées et Débats deu diari La République des Pyrénées.

L’autre soir, la nuit était fraîche. J’étais pour m’endormir lorsque m’est venue l’idée qu’un dôme de chaleur s’abattait sur le Béarn. La température diurne atteignait les sommets que le Canada et les États-Unis subissent depuis plusieurs jours. Les images, que j’avais vues dans la soirée, allaient et venaient, inquiétantes. J’ai vite renoncé à cette divagation mentale. Hélas, je ne trouvais pas le sommeil. Je repensais aux 47,9°C près de Vancouver ou encore les 46,1°C de Portland, sur la côte-est des U.S.A. Aux cent victimes. Je voyais l’incendie. Lytton, le village des 49,6° dévoré, « lèu hèit » (1), par les flammes d’un enfer terrestre.

Les spécialistes disent que le phénomène n’est pas inhabituel mais que son intensité dépasse tout ce qui avait été constaté jusqu’alors. D’aucuns, irréductibles climato-sceptiques, vous diront qu’il n’y a là rien d’alarmant. Ils vous affirmeront même que par le passé — qui a bon dos… — ces événements climatiques extrêmes étaient monnaie courante. Une de mes connaissances m’avançait l’argument que les rapports du G.I.E.C. étaient discutables voire suspects. J’en suis resté coi.

J’ai souvenir avoir rencontré, l’été dernier, dans un bar palois, un ancien camarade de la faculté des lettres de Pau, brillant chef d’entreprise reconnu par ses pairs. Je le savais toujours méfiant, indocile à l’information vérifiable et vérifiée. Celui-ci me lâcha, sans sourciller, que l’attentat du 11 septembre 2001, ayant fait 3 000 victimes à New-York, était le fait de la C.I.A. Je vous passe ses autres vaticinations qu’il m’offrit ce jour-là. « L’Homme qui tombe » (2), le roman de Don Dellilo nous conte, à travers des personnages new-yorkais, ce jour qui changea la face du monde. Je suis intimement convaincu qu’il y a eu un avant et surtout un après. Peut-être ferons-nous le même constat lorsque nos étés seront assassins ?

1. Vite fait.

2. éd. Actes Sud, coll. Babel.

ABSENCES

Chronique parue hier, samedi 26 juin 2021 dans la page « Débat et opinions » de La République des Pyrénées // Cronica pareguda ger, dissabte 26 de junh 2021 en la pagina « Débat et opinions » de La République des Pyrénées« .

Je parlais récemment de la confusion dans laquelle se trouvaient nos compatriotes face aux élections à venir. Dimanche soir, devant ma télévision, le personnel politique, les sondeurs, les journalistes, étaient à leurs interrogations et supputations pour expliquer la défection du corps électoral. J’avais l’impression que la démocratie était sortie commotionnée, vacillante, égarée de ce scrutin. Je ne vous livrerai pas les raisons profondes de cette « étrange absence ». Je ne suis ni sociologue, ni politologue. Néanmoins, hier matin, Céline Braconnier, sur Inter, m’a un peu renseigné. Le phénomène serait ancien et composite. Il toucherait surtout les élections intermédiaires, à savoir les scrutins régionaux et départementaux et les élections législatives. Ce qui démontre, s’il le fallait encore, que la centralisation de notre système politique a forci. Entre la présidence et la commune, un désert a grandi. Les électeurs le traversent recherchant, parfois en vain, leur terre promise. Depuis l’élection de Charles de Gaulle au suffrage universel en 1962, la centralisation du pouvoir n’a jamais cessé d’amplifier sa détermination à tout décider, contrôler, sanctionner… Voyez comment J.-M Blanquer, ministre de l’Éducation Nationale, accompagné par le Conseil Constitutionnel, a censuré l’immersion, une simple méthode pédagogique contre le vote quasi unanime de l’Assemblée Nationale. Malgré les décentralisations successives, les régions françaises restent affaiblies. En effet, leurs recettes fiscales propres sont réduites à leur plus simple expression. La classe politique, même lorsqu’elle vit et agit de l’autre côté du périphérique, ne s’en saisit pas ou si peu. La France reste une exception en Europe. Il faut espérer que le « bonapartisme », cette vieille religion française, « ne dure pas comme les impôts »… Il est clair que cela ne doit pas nous empêcher de voter demain.

BALLONS

Chronique parue ce jour, samedi 19 juin 2021 dans la page Idées et Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica pareguda uei, dissabte 19 de junh 2021 en la pagina Idées et débats deu diairi La République des Pyrénées.

Soudain, comme un intrus, un ballon est entré dans notre maison. J’avais oublié. Je sais, j’ai des trous de mémoire. Pourtant, j’essaie de les combler. Je la sollicite, l’interpelle, la somme de répondre à mes questions pressantes. Elle n’en fait qu’à sa tête. J’ai fini par m’en méfier. Il m’arrive même de l’engueuler. À quoi bon, chassez le naturel…

Le ballon a roulé lentement jusqu’à mes pieds, poussé par un jeune footballeur qu’il m’a semblé reconnaître. Lorsque j’ai voulu m’en saisir, comme je le faisais naguère quand j’étais gardien du temple, il a disparu. J’avais donc rêvé des temps anciens où je jouais au foot. J’ai repensé à l’appel du rugby auquel j’ai fini par céder. Tous mes semblables au lycée m’y encourageaient. J’ai adopté la « veishiga » (1) et lui suis resté fidèle. Enfin, celui pratiqué il y a un demi-siècle avec des condisciples qui sont devenus parfois des amis. Depuis lors, il est devenu une nostalgie. Le petit paradis de la jeunesse.

Notre aîné n’a pas ses préventions. L’autre soir, il regardait France- Allemagne. J’entendais, depuis mon réduit, les échos bruyants de la bataille. La chaleur était à ses derniers sursauts quand j’ai compris que les Français avaient marqué. Je me suis dit, en essayant de lire « Un homme qui tombe » de Don Delillo (le grand écrivain étasunien), que j’allais rapidement être trempé dans l’encre bleue qui est désormais la couleur de tout ce qui s’achète et se vend. C’est ainsi, je n’y peux rien, je n’aime pas cette déferlante sportive commercialisée à outrance. L’Euro, comme ils l’appellent — ne serait-ce pas le nom de notre monnaie ? — a le talent de m’hérisser le poil. Pourtant, je crains fort qu’il me faille supporter la compétition jusqu’au bout. Bien sûr, il me serait agréable de fuir sur une île du Pacifique où les échos lointains des matchs viendraient sans doute à s’épuiser. Je sais, c’est illusoire. Je n’ai pas l’âme d’un Robinson, et Vendredi pourrait être, le hasard fait bien les choses, un supporteur du P.S.G. Vous voyez d’ici le tableau ?

1. Vessie – ballon de rugby.

SOIR D’ÉTÉ

L’été, comme une annonce. Que me disait-il ? J’ai entendu son message hier soir quand le soleil s’en allait de l’autre côté de la colline puis plus loin encore, vers l’Océan Atlantique qu’il traverserait jusqu’au Pacifique où il enfanterait un jour nouveau. Il m’a parlé de quiétude.

La brise, que le gave nous offre chaque soir, me narrait à l’oreille l’imminence d’une belle soirée de juin. J’étais assis dans l’herbe qui a tant d’histoires à nous conter. La rumeur violente et entêtée du monde s’éloignait…

Les mêmes informations, réitérées jusqu’au dégoût allaient et venaient. Dans leur désordre, l’étrange dérapage conspirationniste de Jean-Luc Mélenchon ; le crétinisme de Raphaël Enthoven, préférant Le Pen à Chavez ; la « teca » (1) qu’Emmanuel Macron a reçue d’un jeune monarchiste enfiévré ; la réforme des retraites qui va et vient ; l’autre « fou furieux » de Papacito. Que sais-je encore ?

Finalement, le tumulte médiatique avait peut-être suivi le sentier céleste de l’astre enfui ? Dans l’air tiède, la première « ratapenada » (2) a dessiné ses circonvolutions. Je l’ai observée, admiratif. Un chien, au loin, aboyait ; un autre plus proche lui répondait. La nuit parlait à voix basse. Elle annonçait sa venue. Peut-être désirait-elle accorder à la lumière déclinante quelques instants encore ? La fraîcheur est tombée avec la rosée, son inaltérable compagne. Je suis resté, là, frissonnant, à regarder le ciel et ses hauts nuages safranés. Était-ce la paix dont nous ne savons rien ? Était-ce le dire des mystères de l’enfance ? Pourquoi toujours savoir, tout connaître ? Sous les nuages, un autre ciel, parfois inquiet, parfois clair comme un espoir. L’obscurité arrivée, la colère s’est couchée à mes pieds. Demain, me suis-je dit, sera un autre jour, avec ses tragédies, ses drames, et ses réjouissances. La vie, encore et toujours.

1. Gifle

2. Chauve-souris

CONFUSIONS

Chronique parue hier samedi 5 juin 2021 dans la page Idées & Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda ger dissabte 5 de junh 2021 en la pagina Idées & Débats deu diari La République des Pyrénées.

Mercredi matin, sur le marché d’un village proche, j’ai croisé des candidats aux élections départementales. Ils distribuaient leur profession de foi aux clients qui étaient majoritairement des clientes. Le ciel était bas.

Leurs adversaires, que j’avais aperçus quelques instants avant, dans une rue adjacente, ne tarderaient pas d’en faire autant. « Ua campanha, qué ! » (1) Celle-ci m’a paru un tantinet singulière. Je l’avais déjà constaté lors des précédentes échéances, exception faite des élections présidentielles qui enflamment durablement le pays et écrasent tout sur son passage.

En effet, le phénomène ancien s’est amplifié voire exacerbé. J’ai souvenir de l’effervescence qui les caractérisait autrefois. Combien ces élections étaient une fête de la démocratie. Aujourd’hui, elle s’est dissipée comme la brume légère, un matin d’été. Les candidats et candidates, que j’interrogeais sur l’« ambient » (2), reconnaissaient que le monde qui leur était jusqu’alors familier avait franchement changé. Ils étaient dans l’expectative. Peut-être même dans la peur que l’intuition parfois instille ?

D’ailleurs, je remarquais que le marché, lui-même, s’absentait. Il regardait ailleurs. sans doute vers les Pyrénées emmitouflées dans les nuages ? Rêvait-il d’un autre temps ? Une nostalgie… Pourtant, un vent aigre malmenait les étals et leurs chalands qui étaient nombreux à cette heure matinale. J’ai fait mes courses habituelles et ai regagné mon véhicule. Une éclaircie venait au loin. J’ai regardé mon mobile pour lire les titres de notre « République. Rien de nouveau sous le ciel du Béarn. J’oubliais, l’échéance cruciale de la Section Paloise…

Je me demande si nos concitoyens ont bien compris qu’ils vont bientôt voter aux élections départementales et régionales. C’est vrai, l’ambiance est confuse voire brouillardeuse. Comme me disait, hier soir, une de mes amies : « La confusion règne dans un trop grand nombre d’esprits. » Doit-on croire Fiodor Dostoïevski quand il écrit : « Beaucoup de malheur a surgi de ce monde par la confusion et les choses tues. » ?

1. Une campagne, quoi !

2. Ambiance.

REPORTAGES & SÉRIES

Chronique parue hier matin, samedi 29 mai 2021 dans la page Débats & Idées du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda ger matin, dissabte 29 de mai 2021 en la pagina 29 de mai 2021.

Lorsqu’on regarde de près ce que nous montrent, à longueur de journées, les chaînes de télévision en continu, on constate que les faits divers sanglants y tiennent une place grandissante. Le dernier en date, l’attaque au couteau d’une policière municipale, près de Nantes. Ces chaînes nous livrent, en direct, pêle-mêle, images d’hélicoptères, un expert, un gradé, un boulanger captif avec les salariés de sa boulangerie… Insensiblement, la séquence se transforme en un reportage sur la chasse à l’homme menée promptement par les forces de l’ordre. L’homme est en effet dangereux et peut tuer. Une édition spéciale s’installe alors. Le journaliste de service l’anime et la commente une heure et demie durant…

Lorsqu’on regarde de près ce que nous montrent à longueur de journées les chaînes de télévision en continu, on constate que les faits divers sanglants y tiennent une place grandissante. Le dernier en date, l’attaque au couteau d’une policière municipale, près de Nantes. Ces chaînes nous livrent pêle-mêle, images d’hélicoptères, un expert, un gradé, un boulanger captif avec les salariés de sa boulangerie… Insensiblement, la séquence se transforme en un reportage sur la chasse à l’homme menée promptement par les forces de l’ordre. L’homme est en effet dangereux et peut tuer. Une édition spéciale s’installe alors. Le journaliste de service l’anime et la commente une heure et demie dura

Le programme devient soudain une série policière qui doit normalement nous tenir en haleine. Le fugitif, dont on ne sait rien (1), a blessé deux gendarmes. Il est in fine abattu. Dès lors, l’information — enfin ce que ces chaînes estiment être digne de nous être livrés — reprend ses droits, jusqu’au prochain épisode… Faut-il croire qu’elles n’ont rien d’autre à nous « donner à voir » ? N’ayez crainte, elles savent ce qu’elles font. La tyrannie de l’audience et la concurrence des autres chaînes les rappellent à l’ordre. Hélas, elles entretiennent un climat anxiogène dont les ressorts inconscients pervertissent le regard que leurs « abonnés » portent sur la société.

« De bueus en vacas (2), je veux vous parler de « Mare of Easttown », une mini-série diffusée sur OCS où Kate Winslet interprète un lieutenant de police dans une ville de Pennsylvanie. Elle enquête sur un meurtre. Très vite, une atmosphère lourde, brumeuse, menaçante nous saisit. Autour d’elle, le monde semble sur le point de s’effondrer… Nous percevons combien il est complexe pour cette femme officier de police de mener de front sa vie personnelle et son enquête. Il ne s’agit que d’une série policière de fiction mais dont le singulier mérite est de dévoiler la froide détermination du « mal » face au portrait d’une magnifique femme.

1 – Nous avons pris en fin d’après-midi qu’il était schizophrène et islamiste radicalisé.

2- Du coq à l’âne.

MAUVAIS RÊVE

Chronique parue hier samedi 22 mai 2021 dans la page Idées et débats du quotidien La République des Pyrénées// Cronica parescuda ger dissabte 22 de mai en la pagina Idées & débats deu diari La République des Pyrénées.

La journée avait bien commencée. Le soleil me disait sa joie de retrouver sa place au ciel de toutes les espérances. N’avait-il pas chassé l’étrange mois de novembre que nous avions supporté jusqu’alors ? Hélas, l’après-midi, le ciel s’est assombri et les espoirs que j’avais placés dans cette matinée radieuse m’ont lâchement abandonné. Il ne m’était plus permis de rêver. Et Dieu sait si les rêves sustentent nos vies, enfin pour ceux qui veulent bien les écouter.

Lorsque la lumière vacillait encore, j’imaginais que le Conseil Constitutionnel, saisi par une soixantaine de parlementaires LRM, « manejats » (1) par le cabinet de Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, n’allait pas censurer la « loi sur la protection et la promotion des langues régionales », portée par Paul Molac. Hélas, en fin de matinée, j’apprenais que les « Sages » avaient censuré l’article 4 qui prévoyait que l’enseignement d’une langue régionale puisse être immersif dans l’enseignement public. « Il est contraire à l’article II de la Constitution (la langue de la République est le français) » ont-ils annoncé. Il déclare donc anticonstitutionnelle une méthode pédagogique. Ce qui est pour le moins curieux !

Est-ce à dire que l’expérience Calandreta, qui existe depuis 42 ans, devient illégale ? M. Blanquer, toujours à sa vieille obsession « républicaniste », a réussi son mauvais coup. Il écrit, quoi qu’il en dise, la chronique de la mort annoncée des langues régionales qui sont — faut-il le répéter ? — menacées d’extinction.

La France, qui se réclame « a tot pip pap » (2) de la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen », est une exception dans l’Union Européenne. Ce jour, je supporte un mauvais rêve. Se dissipera-t-il ? Je crains fort que non. Je pense à la phrase de Pascal (3) : « La multitude qui ne se réduit pas à l’unité est confusion ; l’unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie ».

1. Manipulés – cf. Le Canard enchaîné, du 27.04.2021.

2. À tout propos.

3. Pensées.

LA CATASTROPHE

Chronique parue ce jour, samedi 15 mai 2021 dans la page Débats & Idées du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda uei, dissabte 15 de mai 2021 en la pagina Débats & Idées deu diari La République des Pyrénées.

On s’approche du but. La date en est fixée. D’aucuns compteraient-ils les jours qu’ils leur restent ? Peut-être sont-ils pris de vertiges à l’annonce de cette libération conditionnelle ? Peut-être pensent-ils que ces retrouvailles les feront plus heureux ? Je ne saurais vous dire. Le monde d’après, comme on ne cessait de le nommer l’année dernière, sera-t-il au rendez-vous ?

Mon habituel scepticisme me pousse à en douter. Après tout, avant mars 2020, le monde, le nôtre, nous faisait ni chaud ni froid. Nous traversions nos existences comme nous l’avions toujours fait. Certes, nous nous savions menacés par une flopée de crises de tout ordre mais nous continuions, jour après jour, à aimer, à jouir, à souffrir, à chanter et déchanter, « a córrer Sagòrra e Magòrra e lo Mont de Marsan » (1)… Soudain, la pandémie est venue, et ce qui nous semblait d’une banalité affligeante, nous a manqué cruellement. Une nostalgie est née.

La très longue quarantaine (2) avait l’allure d’un étrange exil. Cent fois, j’ai entendu les mots de la dépression. Cent fois, j’ai vu la détresse des jeunes et le désarroi des exclus. En revanche, les plus riches n’en étaient pas affectés. Ils ont notablement augmenté leur richesse et ne sont pas prêts à contribuer à la solidarité nationale. N’ayez crainte, on touche au but. Ce demain désiré.

De quoi sera-t-il fait ? Ne nous prédit-on pas une guerre civile suivie, dans la foulée, par un « pronunciamiento » (3). Ne nous annonce-t-on pas une victoire de la droite-extrême aux prochaines échéances électorales ? Le sort en serait-il jeté ? Je crains fort qu’on nous encourage à rendre les armes. Pour ma part, ce n’est pas demain la veille que je me résignerai à ce sale défaitisme qui est distillé, à chaque instant, par nos chères chaînes de télévision en continu ?

1. Bourlinguer.

2. Magnifique roman de Le Clézio, éd. Gallimard.

3. Forme castillane du coup d’État.

NOS SILENCES

L’autre matin, sous le déluge, j’accompagnais ma fille à l’école de « Bòrdas »en Béarn, quand, soudain, j’ai aperçu un jeune merle trempé et transi au beau milieu de la route. Je l’ai évité in extremis, ne pouvant pas m’arrêter pour le sauver d’une mort inéluctable. Bien sûr, j’aurais pu me garer et descendre, comme je l’avais fait, au printemps dernier, pour un jeune hérisson en déshérence. Ce qui m’avait valu une volée de bois vert d’un automobiliste. Un mahutre (1), pour dire vrai. C’est ainsi, l’âge aidant je me suis mis à me préoccuper du monde animal qui m’est proche. Je le tiens désormais en haute estime, l’observe, l’étudie. Je ne suis pas devenu, n’ayez crainte, un antispéciste (2) qui attaque boucheries et charcuteries. En outre, je ne suis ni végétarien, ni végan. Diu mercés !

L’après-midi, alors que je lisais, l’image du merle détrempé m’est revenue. Je me suis souvenu du sort que lui réservaient sa naissance, sa condition précaire d’oisillon, sorti à peine de son nid. J’ai pensé, aussi — ne me demandez pas pourquoi — au sort de tous ceux qui traversent en Méditerranée. Cent-trente d’entre eux ont péri noyés le 21 avril dernier dans une mer agitée qu’on s’emploie, à l’accoutumée, à nous présenter belle, bleue, vacancière… Un article de « La Croix » du 23 avril précise que « l’Ocean Viking de S.O.S. Méditerranée est arrivé trop tard : une embarcation qui avait appelé à l’aide, mercredi dernier, a été retrouvée un dizaine de morts à ses côtés (…). » Il n’est pas un jour où des hommes, des femmes et des enfants ne perdent leur vie en tentant de rejoindre les côtes italiennes ou espagnoles. Ils ont dû payer des sommes exorbitantes pour avoir le droit de monter dans des bateaux pneumatiques que des « salauds », des bandits, leur procurent, en sachant que ces embarcations seront naufragées à la première houle. Depuis 2010, 50 000 migrants sont morts, ensevelis dans ce cimetière fait de mer et de silence. Nos silences.

1. Abruti.

2. Un militant de la « cause antipesciste », un courant de pensée qui considère que l’espèce à laquelle appartient un animal n’est pas un critère pertinent pour décider de la manière dont on doit le traiter.

L’AUTRE VIE

CHRONIQUE PARUE CE JOUR, SAMEDI 17 AVRIL 2021, DANS LA PAGE « IDÉES & DÉBATS » DU QUOTIDIEN LA RÉPUBLIQUE DES PYRÉNÉES

CRONICA PAREGUDA UEI, DISSABTE 17 D’ABRIU 2021, EN LA PAGINA « IDÉES & DÉBATS » DEU DIARI LA RÉPUBLIQUE DES PYRÉNÉES.

Il y a des vendredis où la chronique ne vient pas. Elle reste cachée dans cet obscur pays dont nul ne connaît l’histoire et la géographie. Hier, j’en étais à me dire qu’il me faudrait user de subterfuges pour enfin trouver une solution honorable. À vrai dire, je pensais à ceux qui me font reproche de ne pas taper à bras raccourcis sur le président ou son premier ministre… Je me disais que, décidément — c’est une vieille histoire — je n’étais pas fait pour ces combats, ces éternelles polémiques.

Mes chroniques ont une autre vocation. Elles hument l’air du temps, observent le paysage et son vivant. Elles tentent de visiter les lieux où peu d’entre nous attardent le regard. Où une autre vie, parfois minuscule, s’exprime encore. Qui la visite, qui l’entend ? Tout est vitesse et précipitation, cynisme et inconscience. Il n’est de voir les masques joncher rues, places et parking, quand on ne les trouve pas jetés dans nos frais « arrius » (1).

Tiens, hier après-midi, j’ai vu de mes yeux vu un hanneton traverser, de son vol lourd et bruyant, le merveilleux jardin que je visitais à « Artés d’Asson ». Je pensais qu’ils avaient disparu depuis des décennies. Entendons-nous encore les grillons striduler ? Où sont passées les lucioles qui, naguère, offraient leur tendre lumière à nos nuits noires ? Quelques instants après, j’ai aperçu un carabe pyrénéen prenant le soleil sur la feuille d’un abricotier. Bientôt, un vent froid, le soir arrivait, a soufflé fort sur les chênes, hêtres et châtaigniers revêtus de leur robe printanière. Il était temps de m’en retourner.

Vous me direz que je m’obstine à ne pas voir la noirceur du monde. Il ne faut pas être grand clerc pour connaître son habitat et sa raison d’être. Qui pourrait faire l’économie de la montée inexorable de la pauvreté ? Qui pourrait éluder les menaces climatiques qui pèsent sur nos existences ? Qui viendrait à défendre ce capitalisme mondialisé, sans foi ni loi, qui détruit sûrement le milieu ambiant dans lequel nous continuons à vivre ?

1. ruisseaux.