PUNT MORT (1)

Chronique parue ce jour, samedi 19 octobre 2019 dans La République des Pyrénées//Cronica pareishuda uei, dissabte 19 d’octobre 2019 en La République des Pyrénées.

© Sèrgi Javaloyès © La République des Pyrénées

Les quotidiens nationaux, à tout le moins ceux que j’ai consultés — hormis « Le Monde », « Libération » et « L’Humanité » — continuent à poser le calque bonapartiste et français sur la crise catalane. Elle mériterait pourtant plus de retenue, d’honnêteté intellectuelle et surtout de connaissance véritable de l’histoire de l’Espagne et de sa vieille problématique catalane.
Faut-il rappeler que le Pronunciamiento de juillet 1936 avait comme principale justification l’unité de l’Espagne ? Les généraux félons — où se trouvait le futur Caudillo — avaient prêté serment de la défendre, quelques semaines avant leur forfait, sur les gisants d’Isabel la Católica et de Fernando d’Aragon, à Burgos. Ce pays n’est pas encore guéri de la Guerre d’Espagne. Il n’est pas étonnant que des élus du « Partido Popular » et de « Ciutadanos» et de Vox, le parti se réclamant du Franquisme, aient clamé leur vindicte et demandé des « mesures d’exception » pour la Catalogne.

On se doit de rappeler que José Luis Zapatero, président socialiste, avait entrepris en 2010 une modification constitutionnelle permettant à l’autonomie catalane d’avoir les mêmes prérogatives statutaires que Euskadi et la Navarre (Nafaroa) ? Les deux chambres approuvèrent sans rechigner cette modification, le parlement catalan en fit de même. Hélas, dès l’arrivée du Partido Popular au pouvoir, Mariano Rajoy s’empressa de saisir le tribunal constitutionnel espagnol pour faire annuler cette modification. Ce qui fut fait. Dès lors, l’influence de l’indépendantisme catalan alla croissant.

Hier, des centaines de milliers de manifestants, venus de tout le pays, ont dénoncé la condamnation de leurs élus et responsables associatifs, incarcérés depuis un an et demi. Comment ne pas comprendre que ces lourdes peines de prison n’aient pas choqué voire humilié une grande partie de l’opinion publique catalane ? De surcroît, leur procès avait été opaque et « joué d’avance » comme les observateurs internationaux présents n’ont cessé de le dénoncer.


Comme le dit l’éditorial du « Monde » du 17 octobre : « Aucun parti ne devrait profiter de la colère provoquée par la condamnation d’anciens dirigeants catalans à de lourdes peines de prison. » En effet, avant-hier soir, des mouvements néo-nazis ont eux aussi occupé la rue barcelonaise et rossé violemment des manifestants catalanistes. Comment le pouvoir central a-t-il pu imaginer que les jugements du tribunal suprême aller résoudre la crise politique en question ? Le plus surprenant c’est le silence coupable de nos chers républicains et démocrates français.

  1. Cat. l’impasse.

UNE VIEILLE HISTOIRE

Chronique parue le samedi 12 octobre 2019 dans La République des Pyrénées// Cronica pareishuda lo dissabte 12 d’octobre 2019 en la République des Pyrénées.

© Sèrgi Javaloyès

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Depuis l’attaque de « Charlie Hebdo » notre actualité est scandée par des attentats commis par des djihadistes, issus pour la plupart de la mouvance salafiste radicale ; il existe en effet un salafisme quiétiste qui se dit pacifique, inquiétant néanmoins. Ce courant a vu le jour au Moyen Orient dans les années 1920, alors que l’empire ottoman se délitait. Depuis lors, l’Arabie Saoudite a joué, à travers le wahhabisme, un rôle prépondérant dans l’expansion de ce mouvement minoritaire de l’Islam. Elle l’a fait aussi en faveur des Frères musulmans se réclamant d’un salafisme sunnite et réformiste. Né en Egypte en 1928, il avait et a toujours pour but « la renaissance islamique et la lutte contre l’emprise laïque occidentale en terre d’Islam ». Ce seul constat aurait dû, depuis belle lurette, alerter nos responsables politiques…
L’Islam de France est majoritairement opposé à cette dérive fascisante. Le C.F.C.M (1), interlocuteur du gouvernement, dénonce régulièrement les crimes perpétrés au nom du Coran. Il est cependant confronté, au même titre que l’État, à l’emprise salafiste sur 80 mosquées, dirigées par des imams qui en sont des adeptes zélés. L’assaillant à la préfecture de police de Paris, haut lieu du renseignement antiterroriste, fréquentait la mosquée de Gonesse dont l’imam était fiché S et de surcroît sous le coup d’une procédure d’expulsion…
À la lueur de cette tragique actualité, on se demande comment notre République laïque pourra faire face cette dérive mortifère ? Gilles Kepel nous dit (2), depuis longtemps, combien nos gouvernements se sont trompés sur le diagnostic de ce courant religieux. Il disait, fin 2005, dans un interview accordé au Monde « […] dans la décennie 2005-2015, un djihad français naît dans l’Hexagone, sans que personne ne s’en rende compte jusqu’à l’affaire Merah dont beaucoup ont cru que c’était un acte isolé. » Il vient de déclarer au Figaro à propos de Mickaël Harpon : « «La première chose à faire pour notre hiérarchie policière, c’est son examen de conscience.»

  1. Conseil Français du Culte Musulman.
  2. La Fracture, Gallimard, 2016.

LE NUAGE

Chronique parue le samedi 5 octobre 2019 dans « La République des Pyrénées »// Cronica pareishuda lo dissabte 5 d’octobre 2019 en La République des Pyrénées.

© Sèrgi Javaloyès

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Mme Bovary a retrouvé Léon, son ancien soupirant. Lors de leur premier rendez-vous, pour une visite de la cathédrale, le lecteur les voit devenir amants. Rideaux fermés, la voiture parcourt la ville de Rouen et ses environs en tous sens, pendant des heures. Le fiacre est peut-être passé près de l’emplacement actuel de l’usine Lubrizol ?

Aujourd’hui, ses habitants ont-ils oublié les frasques d’Emma Bovary ? Une sale fumée noire les a saisis et bousculés. Ils se sont réveillés l’angoisse au cœur et au ventre. Ils ont vite demandé des comptes aux autorités, exigé plus de transparence de leur part. Quand le Premier ministre leur a rendu visite, il a parlé d’odeurs nauséabondes, ajoutant qu’elles n’étaient pas toxiques… En vain, le doute a persisté et signé. Mercredi encore, Mme Buzin exprimait ces doutes quant aux éventuelles conséquences de cette satanée fumée noire…

Depuis la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et son fameux nuage, nos concitoyens sont devenus très méfiants. La voix gouvernementale ou scientifique est suspecte, parfois inaudible. Les réseaux sociaux avides de vérités révélées ont pris le relais. Comme toujours, ils ont fait la part belle aux mensonges et aux manipulations outrancières. Ils n’ont cessé de jeter de huile frelatée sur l’incendie médiatique qui n’est pas prêt de s’éteindre.

Dans ce maelström, les Rouennais sont dans l’incapacité de connaître la réalité de cette pollution qui a atteint les Pays-Bas… Les nuages, libres passagers du ciel, ont mauvaise réputation. Moi, qui les regarde passer, les vois comme autant de raisons de voyager. Ils ne sont en rien coupables des erreurs commises par une poignée d’usines chimiques françaises ou étrangères. Lubrizol est aux mains du milliardaire étasunien, Warren Buffett.

À quelques encablures de Pau, se trouve une zone industrielle type Seveso : le « Complexe de Lacq ». Notre journal s’est fait l’écho de pollutions endémiques et de leurs effets sur la santé des habitants des villes et villages environnants. D’on i a huec, hum que’n sòrt ! (1)

1. Il n’y a pas de fumée sans feu.

TONI

Chronique parue aujourd’hui, 28 septembre 2019, dans La République des Pyrénées// Cronica pareishuda uei, 28 de seteme 2019 en La République des Pyrénées.

© Sèrgi Javaloyès

© La République des Pyrénées

Au loin, une « paloma » (1) sur un toit. Plus loin des collines aux couleurs de l’automne et puis, dans son éternelle immobilité, la cordillère bleue que le soleil naissant illumine de ses rayons safranés. Jeudi matin, à ces premiers instants d’une journée où l’été continuait à cultiver l’exception, le ciel moutonné, là-bas, vers l’Ouest, se déployait…

Je ne savais pas encore que Jacques Chirac avait eu la mauvaise idée de quitter notre terre pour cet ailleurs dont nul ne revient. On nous parlait de l’incendie de Rouen et de ses fumées toxiques. La matinée était douce et je pouvais croire que je ne serais pas bousculé par une actualité dramatique.

Je me suis saisi d’un roman que j’avais achevé la veille, en ai regardé la couverture, et me suis dit que j’étais passé à côté d’un chef d’œuvre. J’avais  humblement parlé, dans cette chronique, de Home, son dernier roman, mais je n’avais pas poussé plus loin ma curiosité. Je l’ai fait et je peux vous dire que « Un don » (2), de Toni Morrison, prix Nobel de littérature 1993, morte en août dernier, a été un choc. L’incipit est une terrible promesse : «  N’aie pas peur. Mon récit ne peut pas te faire du mal malgré ce que j’ai fait et je promets de rester calmement étendue dans le noir — je pleurerai peut-être, ou je verrai parfois à nouveau le sang — mais je ne déploierai plus jamais mes membres avant de me dresser et de montrer les dents. »

Toni Morrison est l’écrivaine d’une Amérique noire souvent oubliée, méprisée quand elle n’est pas vilipendée, aujourd’hui encore. Ce roman nous parle, avec un style sans pareil, des premiers temps de l’oppression esclavagiste qui s’abat au XVIIème siècle sur les populations noires du « Deep South » américain, et particulièrement sur les enfants.

On n’en ressort pas indemne. L’indignation et la révolte qui l’accompagne nous font discerner que derrière le récit magnifique, s’exprime une dénonciation politique implacable de l’esclavagisme et de la condition des gens de couleur qu’un autre immense écrivain, William Faulkner, prix Nobel lui aussi, avait montrée dans sa vérité crue et cruelle.

1. Palombe.

2. Un don, éd. 10/18, 2010.

PLASTIFIÉS

Chronique parue le samedi 21 septembre 2019 dans le quotidien La République des Pyrénées// Cronica pareishuda lo dissabte 21 de seteme 2019 en lo diari La République des Pyrénées

© Sèrgi Javaloyès © La République des Pyrénées

Hier matin, j’arrosais nos plantes grasses avec une vieille bouteille plastique quand j’ai entendu sur Inter que des nanoparticules de plastique avaient été trouvées dans le plasma de femmes. Je n’ai pas entendu, hélas, l’intégralité de l’information. La sombre idée qui m’est venue aussitôt est que bientôt nous serions tous constitués d’eau et de plastique et que nous deviendrions ainsi des êtres de plastique. Cela m’a fait froid dans le dos.

On dira que cette anticipation cauchemardesque tient de la pensée catastrophiste. Peut-être ? Pourtant, il ne se passe pas un jour que je ne rencontre, lors de mes pérégrinations, un objet plastique abandonné ; là, au bord de la route ; ici, dans un fossé ; plus loin en forêt ou encore dans l’ « arriulet » (2) qui traverse le « bòsc de Vièr » (3) que je connais depuis ma plus tendre enfance. Même en haute montagne, où les touristes se rendent en masse, on trouve ce type de déchets. Qu’est devenu le Mont-Blanc ? Une décharge à ciel ouvert, fruit du « règne de la quantité » (1) malfaisante et non maîtrisable.

Je ne sais pas si vous y prêtez attention mais le plastique est un envahisseur qui ne dit mot mais qui agit pourtant sur notre santé. Les microparticules de plastique se retrouvent partout dans notre environnement notamment dans les lacs, rivières, mers et océans. Toutes les eaux de la planète sont concernées par l’ampleur de ce phénomène même les glaces de l’Arctique ainsi que l’eau minérale embouteillée, ce qui est, il faut l’avouer, le fin mot du paradoxe !

Hier matin, j’ai fait l’inventaire de ces objets côtoyés chaque jour. Tout m’a semblé constitué de cette matière dont on vantait naguère la facilité d’utilisation et le coût. Saurons-nous nous délivrer de ce mal ? Mon scepticisme a été à son comble quand j’ai entendu Mme Poirson, secrétaire d’Etat à la Transition écologique, déclarer qu’elle voulait réduire l’emploi massif des plastiques d’ici 2029, alors qu’on annonce un doublement de sa consommation d’ici vingt ans.

1. René Guénon.

2. Petit ruisseau.

3. Bois de Bié.

Examens de conscience

© Sèrgi Javaloyès © La République des Pyrénées

Chronique a paru dans le quotidien La République des Pyrénées le samedi 14 septembre 2019// Aqueste cronica que parescó en lo diàri, La République des Pyrénées, le samedi 14 de seteme 2019.

On finira par s’habituer aux mises en examen d’élus appartenant quasiment à toutes les familles politiques françaises. « Qui sera le prochain ? » se dit-on, avec une ironie toute béarnaise. Les années passent et se ressemblent. Adolescent, je lisais, parfois, Le Monde et Le Canard Enchaîné. J’y découvrais les scandales financiers du régime gaulliste puis giscardien. La « mitterrandie » ne fut pas en reste. Ils se ramassaient à la pelle, comme les feuilles mortes de la chanson de Prévert. L’argent a toujours troublé, fasciné et corrompu. La corruption est vieille comme l’humanité pensante. La loi relative à la transparence de la vie publique, votée en septembre 2013, après la l’affaire Cahuzac a amélioré la situation précédente. Hélas, notre vie politique ne se libère toujours pas du pouvoir de l’argent. D’aucuns diront que nous sommes tous logés à la même enseigne. Certes, mais un élu se doit d’être exemplaire.

La mise en examen de Richard Ferrand nous rappelle que la multiplication des affaires, désormais fort médiatisée, pousse l’opinion à hurler avec les loups, le vieux slogan réactionnaire « Tous pourris ! » ; slogan des émeutiers marchant sur le Parlement, le 6 février 1934. Les populistes et « complotistes » de tout poil l’affirment. Il suffit de consulter leurs sites pour s’en convaincre. Certains vont même jusqu’à sombrer, corps et âme, dans un virulent antisémitisme.

La classe politique française serait-elle plus corrompue que ses voisines européennes ? Lorsqu’on voit la sévérité avec laquelle on punit les élus scandinaves, on a peine à croire que la situation hexagonale soit exempte de reproches. J’ai entendu, il y a peu, un parlementaire « marcheur » déclarer, sur une chaîne nationale, que la loi incitait au harcèlement moral des parlementaires.

L’incarcération de Patrick Balkany, paradoxalement adulé par ces électeurs, démontre, s’il en était besoin, que nous n’avons pas fini avec la corruption d’élus qui ils sont face à l’opinion publique. Cette forme de cynisme est antirépublicaine et donc antidémocratique.

Pour finir, je pense à la phrase de James Baldwin dont on fait ces derniers jours l’actualité littéraire : « L’argent est en tous points comme le sexe. On n’arrête pas d’y penser quand on en manque et on pense à autre chose quand on en a. » À nous tous, peut-être, de faire notre examen de conscience.

SOUS LE SOLEIL, EXACTEMENT…

Chronique parue ce jour, samedi 31 août 2019, dans le quotidien régional La République des Pyrénées// Cronica parescuda uei, dissabte 31 d’aost 2019, en lo diari regionau La République des Pyrénées.

© Sèrgi Javaloyès

© La République des Pyrénées

C’est la reprise et vous livre donc ce jour la première chronique d’un été qui n’en finit pas de nous accabler.

S

Je déteste la chaleur. Je la fuis pour mon abri où la fraîcheur m’accueille. Je devrais me réfugier dans un refuge près des sommets himalayens. Or, je fréquente, comme mes compatriotes, la côte landaise. J’y marche, lis et écris plus que je ne nage, au grand dam de ma famille. Au plus haut de la dune, j’aperçois l’affluence estivale ayant déjà déroulé serviettes, tapis et parasols… Je ne la comprends toujours pas. Elle s’expose dûment huilée sur la plage la plus proche des parkings pris d’assaut… Elle revient chaque jour, entêtée et grégaire. Elle se baigne certes. N’a-t-elle pas fait des centaines de kilomètres pour ce faire ?

La raison de son loyalisme aux plages bondées m’est mystérieuse. On me dit, qu’elle a payé son séjour. Quand le vin est tiré… Quand vient la pluie, elle se presse en ville. Elle s’agite, en pratiquant un incroyable et compulsif consumérisme. Elle mange sucré, pour oublier sans doute les vicissitudes d’une vie qu’elle tente en vain d’oublier. Les jeunes, tout genres confondus, redoutent l’ennui. Ils s’emploient à déjouer ses manœuvres. Ils campent en groupe, surfent, bronzent, plongent, bravant joyeux les vagues et leurs rouleaux. Le soir venu, ils s’installent sur la plage désertée, attendent la nuit salvatrice. Ils fument, discutent, rient, et surtout draguent. Qui s’en plaindrait ?

Ici, on a retrouvé la « calorassa » (1) que nous pensions partie vers d’autres cieux. Hélas, elle nous poursuit de ses assiduités plus ou moins subtropicales. Elles sont endémiques aux pays à la végétation luxuriante qui fait de la forêt amazonienne un sanctuaire de la biodiversité mondiale. Elle est menacée d’incendies, brûlant et dévastant tout sur leur passage. Là-bas, le capitalisme y est sauvage. Débridé. Bolsonaro, cet extrémiste droitier — cet « hastialàs » (2) — est son sombre héraut. Sa vulgarité est à l’aune de son modèle Trump. Macron, au G7, au pays des surfeurs empêchés, a-t-il fait plier ce président ordurier ? Ses collaborateurs ont insulté sans barguigner son épouse. L’incendie est désormais diplomatique. Qui en sera le pompier ?

1. Canicule

2. Grand dégueulasse.