Itxaro Borda, Ces lieux qui nous racontent le Pays Basque, Artza éditions, 2018, 124 p., 13 €
Nombreux sont nos compatriotes qui pensent, la main sur le cœur, qu’ils connaissent de fond en comble le pays dans lequel ils vivent. Le Béarn, par exemple… Nous les connaissons. Ils sont les premiers à vous lâcher qu’ils en ont fait le tour, voire qu’ils l’ont traversé de part en part. Un ouvrage récent le clame ! Une forme de mensonge bien compris, en quelque sorte. Il y a aussi les guides touristiques. Ils sont légion. Le Pays Basque, « Euskal Herria », est de ces « lieux inspirés » qui les favorisent depuis la découverte de Biarritz à la fin du XIXème. Depuis lors, les touristes s’y pressent. Ils y sont les victimes consentantes des poncifs qui le décrivent. Itxaro Borda, la grande écrivaine basque, auteure de « 100% basque » (1), prix Euskadi 2002, déroge à la règle et nous livre « Ces lieux qui nous racontent le Pays Basque », un petit ouvrage sur les lieux qui en nourrissent le corps et l’âme. Son voyage n’emprunte pas les lieux communs d’un pays revu et corrigé par la pression touristique. Elle y pose son regard d’historienne et de géographe qui jamais n’abdique devant le conformisme ambiant. Dans son introduction, une phrase nous dit tout sur sa promesse : « La lecture, on le sait bien, reste toujours le meilleur moyen de voyager, de rêver, de réfléchir, de méditer. Ou de ne rien faire, juste être là et lire. » Elle nous promène en restituant le nom ancestral de chaque étape : une carte détaille les lieux où elle arrête ses pas ou sa voiture. Nous voici descendant vers la baie de Loia, ce paradis sur terre ; à Bilbo (Bilbao) où l’histoire ravive le passé et admire le présent, avec le centre d’art contemporain Guggenheim, créé par le l’architecte Franck Géry. Nous passons par les célèbres escaliers et la petite église de l’île de Gaztelugatxe, à quelques encablures de Bermeo, où fut tourné des épisodes de « Game of Thrones ». L’endroit est sauvage, très ancien. Il attire des centaines de milliers de fans de la série américaine. On y découvre aussi les cagots (agotak) de Botaze dans la vallée du Baztan, l’éloge de la résistance à Licq, en Soule (Xiberoa). And so on… Je vous souhaite de beaux voyages, en pensée et en action.
1. Roman, Les éditions du Quai rouge, 2003.
Frédéric Villar, Eden Pax, coll. Du noir au Sud, éditions Cairn, 256 p., 10,50€, Pau, 2018.
Publiée le 14 mars 2018
Marti, soudain, est cueilli par Kiko dans le bistrot à Limoges où il s’était réfugié, pensant — mais le pensait-il vraiment ? — qu’il serait enfin à l’abri de la clique mafieuse qui le recherchait depuis la sale histoire de ces jeunes africaines et romaines, enlevées bien sûr, qui sont mortes par sa faute. Oui, Marti est désormais dans les mains dégueulasses de types qui ne vont pas le lâcher de sitôt. Cinq ans après son évasion girondine, il reprend la même route direction Bordeaux où il va passer un sale quart d’heure, voire bien plus longtemps, qui va l’envoyer tout droit à l’hôpital dont il ressort affaibli. Il rejoint, sous bonne escorte, un mobil-home aux mains de Roms, dirigés d’une main de fer par une jeune romaine. « Longs-Cils », qu’ils l’appellent… Il y subit un traitement hormonal sévère en vue de le transformer en « prostituée » transgenre. Il fera bientôt le tapin sur les quais dans une caravane crasseuse. De clients, il n’en manque pas à Bordeaux, comme ailleurs. C’est dans ce réduit infecte qu’il tapinera et qu’une autre vie, une « putain de vie » va commencer. Une occasion inattendue de s’évader, à nouveau, se présente. Il la saisit avec son premier client, M. Cerdon : « le type avait la cinquantaine et une tête d’adhérent à la Fnac. » Il rejoint après maintes péripéties l’hôtel Notre-Dame où grâce au cinquantenaire estourbi et volé, il peut changer d’identité sans compter la carte bleue qui lui offre quelques facilités financières, lui qui était sans le sou. Il peut souffler et rencontrer Mathilde, une jolie employée qui sera un doux rêve dans un monde de brutes. Une nouvelle existence s’ouvre à lui : ne le voilà-t-il pas retrouver, le hasard fait parfois bien les choses, Sécos un vieux pote. « Oh putain ! J’le crois pas ! » allait être le refrain de Sécos tout au long de la soirée alcoolisée à dessein ». Fréderic Villar connaît la musique. Il nous entraîne dans une ville, Bordeaux, qui est, ce me semble, un des personnages principaux du roman. Jeanne est la femme réparatrice lorsque Mme Cerdon est la menace sans que nul ne se doute. Marti et Sécos compris. Nos deux vieux compères sont des anti-héros égarés dans un monde changé qui se joue d’eux et de leurs certitudes. Ces petites-mains du banditisme à la petite semaine ne savent pas encore ce qui les attend. Ils pensent bien faire, imaginent que rien de mauvais ne viendra les déranger. Ils s’accommodent d’une précarité supportable puisque Kiko, le Black, les Roms, et « Longs -Cils » ne les retrouveront pas. Pourtant, le pire est toujours possible. Parfois imminent… Quid de Mme Cerdon ? Comme dans la chanson des « Gacha empega » (1), ce sont des sacrifiés. La narration est excellente et on se laisse prendre, que dis-je, alpaguer par ce qui vient et qui, soudain, nous laissera comme deux ronds de flan. Je ne vous en dis pas plus. C’est un polar, un vrai de vrai, où la langue dit presque tout. Un livre à lire, sans attendre.
1. https://www.youtube.com/watch?v=Qvkqjxo0tlo
Fernando Arramburu, Patria, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, Actes Sud, 615 p., 2018, 25 €.
Publiée le 13 novembre 2018
Tour d’abord la pluie, témoin omniprésent et imperturbable du récit qui court des années de plomb du post-franquisme jusqu’à la fin de la lutte armée de l’ETA. À quelques pages du dénouement, Bittori, la femme du Txato, dit à son fils Xabier : « Je regarde cette pluie et ne peux pas imaginer à quoi je pense. » Son fils répond : « Qu’il pleuvait pareil le jour où on a assassiné l’aita. (1) » Voilà un roman qui vous immerge dans les profondeurs d’un conflit armé. On y respire les embruns d’un océan mouvementé. On y sent les croquettes de morue, les anchois panés, le jambon œufs frits. La gastronomie, en effet, participe, tout du long, au récit. Il y a la montagne qui surplombe le village où la famille de Miren et Joxian, son mari, ont leur fils Joxe-Mari, membre d’un commando de l’E.T.A., incarcéré en Andalousie. Il y a la langue, l’ « euskara ». Aramburu nous montre, avec précision et distance, cette terre que nombre d’entre nous ignorent Un pays où deux familles basques, liées par une amitié vraie, finissent par se haïr. Aramburu nous parle de ce conflit sanglant avec la nécessaire hauteur pour faire littérature avec l’histoire. Une question revient sans cesse : la douleur des uns est-elle celle des autres ? Aramburu nous immerge dans une société en guerre, une sale guerre qui nourrit la haine, la lâcheté, et la souffrance qui se tait et s’exile. L’assassinat inutile des uns répond à la torture des autres. Et réciproquement. C’est un monstre obscur et dévorant, un démon venu du tréfonds d’une longue histoire : la guerre d’Espagne n’a pas pansée ses vieilles blessures. Joxe Mari le dit au fond de sa geôle : « Comme on va à la guerre, car où qu’on se tourne, c’est toujours la guerre. » Enfin, l’auteur nous fait pénétrer l’incroyable organisation de l’E.T.A, la formation prodiguée aux jeunes « gudaris » (2), ses obsessions mortifères. Même la paix retrouvée ne masque pas les souffrances de Bittori, de Miren et de leurs enfants ; elles continuent à bredouiller la vieille rengaine de la douleur. Franchement, un grand roman.
1. Le père
2. Combattant de la cause basque.
David Diop, Frère d’âme, éditions du Seuil, 175 p, 2018, 17 €
Publiée le 18 décembre 2018
Ce roman primé par les lycéens qui est, désormais connu d’un très grand nombre de lecteurs d’ici et d’ailleurs, nous conte l’histoire d’Alfa Ndiaye, tirailleur sénégalais, qui se bat avec son ami d’enfance, Madempa Diop pour la France, là-bas au Nord, au front, lors de la Première Guerre Mondiale.
Ce carnage de masse qui voit des milliers de milliers de soldats, souvent d’extraction modeste, venus aussi des « colonies », mourir au feu. Il voit aussi Madempa Diop périr dans d’horribles souffrances sous les yeux d’Alfa. Le récit est donc lancé. S’achève-t-il vraiment ?
Sa lecture m’a habité longtemps après l’avoir laissée. Je ne connaissais pas, au fond, l’origine du trouble et surtout de la fascination qu’il exerçait sur moi. Certes, j’ai pensé à mon père, né là-bas, en Algérie, qui m’a parfois, si peu, hélas, conté son champ de bataille en Alasace, à l’automne 1944. Mais, il y a autre chose. J’ai conçu, hésitant, que ce récit de guerre était avant tout une voix, et peut-être des voix… Celle d’un être transporté aux confins, qui ne sait pas parler la langue de ses frères d’infortune, de son capitaine. La voix unique de son âme que nous ne saurions entendre encore moins comprendre, que nous entendons malgré tout, car le trouble qu’elle charrie nous saisit et nous transperce.
Est-ce le grondement lointain d’une âme féroce — Il tue et mutile, comme la guerre l’a fait à son ami — qui nous dit : « Quand je sors du ventre de la terre, je suis inhumain un tout petit peu. Non pas parce que le capitaine me l’a commandé, mais parce que je l’ai pensé et voulu. ». Alfa Ndiaye s’exprime avec une langue. Sa langue où se démène clandestinement le Wolof, les mots de son peuple, et donc d’une vieille civilisation dont la France a peu tenu compte, lors de sa triste épopée colonialiste. Mais il y a plus encore. Je ne sais pas pourquoi, j’ai entendu en écho la voix de Benjy, l’enfant qui ne sait pas parler, du Bruit et la fureur (1) de William Faulkner, celle Antan d’Enfance (2 où Patrick Chamoiseau intègre le créole au français et invente ainsi une autre langue, celle de la sincérité. David Diop réussit la gageure de faire de son héros, que nous pensons pris à jamais dans les rets de la folie, plus qu’une victime, le symbole d’un colonialisme cynique et d’une folle guerre. Sa voix venue du tréfonds est malgré tout aussi la nôtre. Une voix qui nous murmure les mots de l’indicible langue de l’horreur.
1. William Faulkner, Le bruit et la fureur, foliothèque, 2001.
2. Patrick Chamoiseau, Antan d’Enfance, Hatier, 1990.
Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, prix Goncourt 2018, Actes Sud, 426 p., 21,80 €, 2018.
Publiée le 15 janvier 2019
C’est un roman social certes, mais il nous en dit bien plus sur une adolescence égarée. Nicolas Mathieu nous plonge dans cette Lorraine que trois guerres et les désindustrialisations ont brutalisée. Le regard qu’il porte sur Anthony, Hacine, Stéphanie et Clémence, une poignée d’adolescents, est celui d’un homme qui fut lui aussi « ado » sur cette terre dévastée. Cent mille emplois y furent supprimés en vingt ans. Les hommes y sont déboussolés, « leurs enfants après eux » encore plus. Leurs mères tentent avec courage d’affronter ce désastre humain qui produit, comme le souligne l’auteur, dépressions, alcoolisme, cancers… D’emblée Mathieu nous plonge dans ce vieux monde qui n’a pas trouvé sa renaissance : « Le corps insatiable de l’usine avait duré tant qu’il avait pu, à la croisée des chemins, alimenté par des routes et des fatigues, nourri par tout un réseau de conduites qui, une fois déposées et vendues au poids, avaient laissé dans la ville de cruelles saignées. »
Le roman traverse trois périodes, courant de 1992 à 1998, pendant lesquelles nos « ados » ont fort à faire avec tous ces déterminismes. Ils ne sont pas sur la même ligne de départ. Certains, quoi qu’ils fassent, trébucheront au premier obstacle, d’autres au troisième… Ils pressentent toutefois qu’ils seront empêchés comme leurs pères. Que faire ? Ils s’évadent dans le shit et la bière.
C’est l’ennui poisseux qui les accable le plus. Pour ceux du bas de l’immeuble ou des villas périurbaines décaties, la vraie vie est ailleurs. Ils rêvent de l’aisance qu’accorde le fric, fantasment sur les filles qui n’auront pas et qui seraient, pensent-ils, la preuve irréfutable d’une nouvelle et belle existence. Ils « baisent » certes, ici ou là, précaires même dans l’amour, où ils peuvent ; même dans le « no man’s land » d’un site sidérurgique dévasté.
La langue est sincère, enracinée et poétique. Elle dessine une jeunesse déshéritée d’une culture ouvrière maintenant disparue. Hacine et Anthony, qui se démènent en vain, en sont les symboles.
Seule, Stéphanie échappe au déterminisme social. La lycéenne travaille d’arrache-pied et est in fine admise dans une classe préparatoire parisienne. Rentré au pays, pour les vacances, elle a perdu son accent et rejette sa terre natale, préférant les « lumières de la capitale»…
Marie Murski, Les orchidées volantes, éditions In8, 419 p., 2019, 22 €
Publiée le 18 juin 2019.
C’est un roman de traverse qui s’éloigne des chemins battus et rebattus de la littérature d’aujourd’hui. Un roman qui rêve et que nous rêvons, nous aussi. Lentement, nous perdons tout repère spatio-temporel. Nous cheminons, avec Gabriel vers ce « Bout du monde », pays des confins que l’on pressent difficile pour « lui » et les siens. Une rencontre : un vieux mineur lui a parlé d’orchidées volantes…
Dès les premières pages, j’ai eu l’impression de marcher sur les pas d’Alain Fournier dans son Grand Meaulnes, tant le paysage est lui aussi onirique. En effet, c’est dans cette contrée où le monde s’essouffle et se perd, que Gabriel trouve Côme, père d’Agathe, sa future femme. Là, la petite communauté élève des orchidées qui, un jour ou l’autre, se mettront peut-être à voler… Ces fleurs, certes magnifiques, portent en elles leur destinée, sans nul doute dramatique.
Gabriel, mort, Agathe, sa femme, le remplace alors que la terre de sa sépulture est encore fraîche. Ludie, sa fille, doit abandonner le collège pour palier l’absence de son père. L’horloge fait loi. Tout est sous tension. Il faut prendre son quart, comme sur un navire dans la tempête. De plus, d’autres menaces sont à l’œuvre. La montagne avance, ainsi que la végétation. Eux, seuls, à soigner ces fleurs. Elles sont l’inaccessible dessein qui les tient toujours éveillés. Comme une belle lumière d’horizon qui fuit encore et toujours leur regard.
Il y a dans cette quête un désir d’élévation spirituelle. La foi sans nom d’un monde clos, caché, qui vit au rythme végétal qui jouxte une autoroute…
Ce récit est la forte allégorie que Marie Murski a brillamment bâtie. Ces âmes blessées savent-ils ce qu’ils font ? Savent-ils que ce travail pressant, obsessionnel, assassin — Gabriel en est mort — les changera in fine ? Même, Frantz, dernier arrivé, ignore tout, et pourtant participe au labeur par amour. Nous sommes à la même enseigne. Nous les avons suivis, nous les avons observés nuit et jour. La fin nous rassurera, sans doute. Je n’en dirai pas plus. Je veux dire, enfin, que la langue de Marie Murski est juste et belle. Elle transcende le récit, le fait grand. Et le rêve de Gabriel est le nôtre.
Manuel Vilas, Ordesa, éditions du Seuil, sous la marque des éditions du Sous-Sol, 399 p., 23 €, 2019- Prix Fémina 2019.
Publiée le 17 décembre 2919
On se saisit de l’ouvrage qui vient de recevoir le prix Fémina 2019. On cherche le mot « roman » qui souvent nous rassure, et on le trouve pas. On lit, presque par inadvertance, tout en bas de la page de garde « Feuilleton – Non-fiction », ce qui laisse à penser que nous avons affaire à une sorte de reportage, découpé en chroniques quotidiennes. Et bien non, ce n’est pas du tout cela ! On entre dans un autre type de récit où le journal côtoie la confession intimiste, un dévoilement.
Elle concerne essentiellement son père et sa mère défunts qu’il a fait incinérés. Cet acte, aujourd’hui répandu, a son importance. Le regret et le doute l’accompagnent. Viennent aussi les grands-pères et grands-mères, oncles, et ses deux fils, bien sûr. Le conte d’une famille aragonaise vivant à Barbastro, en Haut-Aragon, pendant la dernière décennie du franquisme, 1960-1970.
« Je parle d’autres êtres, des fantômes, des morts, de l’amour que j’ai eu pour eux, du fait que cet amour ne part pas. »
Manuel Vilas, ce vieux fils de cinquante-deux ans, divorcé et ancien alcoolique, nous parle de ce temps comme un paradis perdu, celui de ses parents disparus qui sont, jusqu’aux derniers poèmes de ce récit vertigineux, au centre de tout ; comme si l’auteur n’était qu’un satellite autour d’une éternelle planète familiale. L’originalité et la force de ce livre est l’emploi d’une prose poétique qui nourrit les tableaux intimistes d’une famille défaite par la mort. Vilas a une autre façon de regarder cette période finissante du franquisme ; il nous la montre jusqu’au moindre détail, des voitures de son père, aux appareils électroménagers de son avant-gardiste de mère, des objets qui font, chez lui, toujours mémoire douloureuse. Le récit d’un deuil impossible.
On se demande comment ce vieux fils et père pourra in fine devenir un adulte responsable. L’auteur dresse, à travers les blessures de son âme meurtrie, le portrait d’une Espagne décrite comme une nation qui n’a pas encore trouvé son pays, toujours sous le sceau d’une guerre civile et d’une longue et épuisante dictature.
On croit qu’il abuse de cet incessant retour en arrière et on se trompe. Sa solitude, son absence au monde qui l’entoure, témoigne d’une volonté fragile de ne rien oublier de ses parents, héros modestes et invisibles. « On ne peut pas réveiller les morts car ils reposent. Mais cette nuit de 1961 (ndr. sa naissance) existait et continue d’exister. (…) Grande nuit de 1961, mois de novembre tranquille, bénin, doux. Tu es encore vivante. Une nuit toujours en vie. Ne pars pas. Entre avec moi dans une danse amoureuse. » Un livre à lire absolument.
Jean-Yves Casanova, Requièm per una vila mòrta, éditions La Pantière, édition bilingue, occitan (provençal)- français, 95 p., 10 €, 2020.
Publiée le 17 mars 2020
Nous avons tous, sans doute, des comptes à régler avec notre lieu de naissance, cette ville qui nous a vus grandir, au temps sacré de l’enfance. Surtout, si nous l’avons laissée faire sa vie sans nous. Nous voudrions, comme Jean-Yves Casanova, lui dire combien parfois elle nous manque. Hélas, elle ne veut plus rien entendre. Elle aussi est enfuie. Jean-Yves Casanova, un de nos grands poètes d’expression occitane — il écrit en provençal, sa langue première — nous l’exprime dans son poème « Requièm per una vila mòrta ». Le poème en strophes de dix vers libres s’organise en trois parties « Noir, Blanc, Bleu » qui scandent le dialogue entre l’exilé et le royaume d’une enfance marseillaise qui lentement mais sûrement nous sollicite, nous qui avons parfois oublié qu’elle est, quoi que nous fassions, notre patrie dont nous connaissons la fragilité, l’éloignement et la douleur. Casanova le dit clair : « tornarai jamai tot es definitivament arroinat enfugit escrantat tot es sens remèdi abandonat » (je ne reviendrai jamais tout est définitivement ruiné enfui écroulé sans remède abandonné). Dès les premiers vers, nous sommes transportés à « Marselha », cette ville monde qui ne sait plus où donner de la tête. Casanova lui offre une rédemption qu’elle semble refuser au nom de la fuite inexorable du temps, qui la voue à tous les excès, à tous les oublis, à tous les cynismes : « quan tornaràn los leis mòrts venent de mar ambe leis àngels e leis aglas e serà complit lo temps me rendràs meis gents meis amics que gardas dins tei baumas escuras per fin de torments » (1)
Cette ville, nous pensons la connaître. En vain. La sienne, qui pourrait être celle de tous ceux qui sont partis pour ne pas revenir, fuit dans son arrière-pays où elle s’acoquine avec ce mal qui, nous le savons, nous fascine et nous tente. Jean-Yves Casanova le sait, lui qui l’interpelle, lui qui lui dit sa vérité et en appelle à la mer salvatrice : « nous ne pouvons pas la supplier de t’oublier de penser que tu étais une création des hommes à présent dans tes pays ombreux où ta forme change sans fin pour exciter les désirs secrets. »
1. « quand les morts viendront depuis la mer avec les anges et les aigles et sera accompli le temps, tu me rendras mes parents et mes amis que tu gardes en tourments dans tes grottes obscures. »
Michel Serres, Adichats, éditions Le Pommier, 208 p., 17 €, 2020. L’ouvrage est accompagné de Moralas esberidas, édition bilingue (français-occitan), traduction Paul Fave et Bernard Daubas, éd. Le Pommie manifeste, 180 p. 13 €, 2020.
Publiée le 23 juin 2020.
L’incipit nous livre la promesse du livre : « Hier soir, je dînais dans un restaurant décoré de restes […] d’un Béarn que le patron, parisien depuis trente ans, n’avait jamais su quitter. Pour avoir repéré mon accent, il me jeta quand je sortis : « Adishatz ! ». Je ne sais pourquoi j’en ai pleuré trois heures. »
La loi de la mémoire est immuable. Elle nous rappelle à l’ordre quand nous la croyons enfuie. « Or donc, je peux confesser que le pire destin, pour l’exilé, consiste à revenir, un matin, dans son pays, dont il rêve jour et nuit, depuis son départ amer. » dit-il.
Michel Serres, après un nomadisme de 60 ans, revient à sa terre agenaise. C’est son « pèlerinage aux sources » qui l’ont vu naître et grandir parmi les siens, près de « Garona », entre douces collines et plaine alluviale où la vigne, pêchers et pruniers la décorent. Son père possède une drague navigante retirant sable, gravier et cailloux destinés au B.T.P. Très tôt, il y travaille comme dans la ferme familiale.
Revenu, il redécouvre le pays perdu de l’enfance et de l’adolescence : un paysage construit et changé, par les hommes et les femmes depuis la nuit des temps. Notre philosophe sait combien le temps et l’espace nous parlent peu. « Existe-t-il des mesures si paradoxales sur le temps et l’espace de vie qu’elles tordent l’émotivité ? »
L’ouvrage est une succession de textes écrits parfois dans le train Agen-Paris. Le gojat (1), devenu philosophe, nous conte l’histoire d’un homme qui est parti d’Agen pour arpenter le monde et qui regarde, à la fin de sa vie, le pays « tel que je l’aime encore, tel que je le décris ». Il le scrute, et constate qu’il a drôlement changé. N’importe ! il refait les gestes de la drague, retirant de son fleuve intime tout ce qui sera pour nous paroles d’héritage. Nous vient, alors, l’enfant espiègle mais aussi le professeur de Stanford qui n’a jamais arrêté d’observer le monde autrement.
Michel Serres habite son « local » sans les murs. L’universel, en effet, se nourrit autant du proche que du lointain. Jamais, il n’a oublié la langue des siens : la langue d’Oc des « « Trobadors » et de Jasmin, qu’il pense, à tort ou à raison, moribonde. Lui, le joueur de rugby, sa troisième culture, sait combien elle nourrit la pensée des hommes d’Agen de Pau ou de Nérac.
« Revenons à notre solitude », dit-il pour finir. Elle l’a suivi partout. Elle l’a trop souvent blessé face au mépris de classe, à la stigmatisation de l’accent et de son origine « provinciale ». Comment ne pas être son compagnon de mémoire ? C’est incontestablement le message d’un éternel résilient ; un livre posthume écrit avec la vigueur de l’espoir.
1. Jeune homme.
Michel Feltin-Palas et Jean-Michel Apathie, J’ai un accent, et alors ?, témoignage et enquête sur une discrimination oubliée, éditions Michel Lafon, 236 p., 2020, Paris, 17,95 €
Publiée le 16 juillet 2020
Dès que son nom et son mandat local ont été énoncés, l’éternel chœur germanopratin (1) a moqué l’accent de Jean Castex (2). La palme revient à Bruno Jeudy qui a « tweeté » : « Le nouveau Premier Ministre Jean Castex n’est pas là pour « chercher la lumière ». Son accent rocailleux genre 3ème mi-temps de rugby affirme bien le style terroir. »
No coment !
Sur le champ, les commentaires sont allés bon train, en suggérant que cet accent empêchait le nouveau 1er Ministre d’exercer pleinement sa fonction.
Jean-Michel Apathie, journaliste à LCI et La 5 et Jean-Michel Feltin-Palas, rédacteur-en-chef adjoint de L’Express, ont commis J’ai un accent, et alors ? un ouvrage consacré à la « glottophobie » : la discrimination linguistique fondée sur le mépris de la langue de l’autre et sur la langue. Le livre, sorti avant le confinement, décrit ce qui concerne ce jour Jean Castex.
L’entame du livre a la bonne idée de rappeler l’incident qui vit, le 17 octobre 2018, Jean-Luc Mélenchon vilipender Véronique Gaurel, journaliste de FR3 qui lui posait une question sur les déboires judiciaires de Fillon et de Le Pen et donc des siennes après la perquisition que le siège de L.F.I avait subie. Il prit l’accent marseillais pour la réprimander et éviter de lui répondre sur le fond. L’affaire fit grand bruit. L’accent devint alors objet d’une belle et intéressante polémique. Les deux auteurs concluent cet avant-propos par ce constat : « N’accablons pas trop, donc, le dirigeant de La France Insoumise. Car même si le bougre a tout d’un indécrottable jacobin, son comportement n’a rien d’exceptionnel. »
En effet, nos auteurs nous montrent combien il est important d’aller « au fond du problème » sans rechigner à déplaire. Ils nous content leurs expériences professionnelles respectives, illustrant ce que cette discrimination veut dire. Comme ils le disent simplement, « l’accent c’est toujours celui de l’autre » ; et cet autre, ce quasi étranger, ne mérite pas la reconnaissance que la citoyenneté lui octroie. Il s’en voit parfois exclu.
Au fond, ils montrent qu’il y a en France un accent acceptable, qui a toutes les vertus de l’universalité (l’accent neutre) et les autres qui sont dans l’impossibilité de l’exprimer. Les encarts scandant l’ouvrage donnent la parole à historiens, sociolinguistes, ayant étudié et analysé cette discrimination qui touche aussi les langues de France. L’historien Olivier Grenouilleau nous dit que « depuis le règne de Louis XIV, une véritable opposition s’est constituée entre la capitale, présentée comme le comble du raffinement, et le reste du territoire. »
Cette opposition n’a fait que s’exacerber au fil des siècles. Notamment, quand les « élites parisiennes » ont bâti leur forteresse imprenable. Nombre d’exemples concrets nous forcent à examiner la problématique telle qu’elle nous est montrée et non comme nous voudrions qu’elle fût. Un sondage « Les Français et leur accent régional », réalisé par l’IFOP à la demande des éditions Michel Lafon, vient in fine soutenir ce témoignage sincère. Je l’ai lu d’une traite avec l’accent, bien sûr !
1. Actuellement le terme se réfère au milieu parisien politique, journalistique, et intellectuel, symbolisé par le quartier de Saint-Germain-des-Prés.
2. Autre forme gasconne de « castèth » (château).
Serge Legrand-Vall, Reconquista, éditions In8, 294 p., 19,90 €
Publiée le 6 octobre 2020
C’est l’histoire d’un homme prisonnier de l’Histoire qui court et n’a rien à faire des destinées des hommes qui la subissent plus qu’ils ne la maîtrisent. Il s’appelle Mateu Canalis et est catalan. Il a été, dans une autre vie, commissaire de police à Barcelone avant, pendant et après le soulèvement militaire de juillet 1936. Un être brisé, coupable, rongé par un alcoolisme récurrent. Il a perdu, en effet, Esperança, militante anarchiste, son grand amour, tuée par un milicien communiste, lors des « Jornadas de Mayo de 1937 ». Journées sanglantes qui ont vu les anarchistes de la CNT.-FAI. de Buenaventura Durruti et le POUM de Georges Orwell, d’Emmanuel Mounier et de Simone Weil, d’une part, et les partis communiste et socialiste de Catalogne, d’autre part, se combattre à mort alors que les troupes rebelles à la République espagnole avancent inexorablement vers Barcelone.
À l’automne 1944, le voilà engagé dans l’équipée malheureuse de guérilleros, libérateurs de l’Ariège de l’occupant nazi, qui ont décidé de reconquérir l’Espagne que Franco dirige d’une main de fer. Hélas, l’aventure tourne au fiasco, et Mateu se retrouve seul face à son destin. Commence alors une épopée pyrénéenne qui sera révélatrice de sa vérité intérieure dont Malraux dit, dans L’Espoir, qu’elle menace, nolens volens, l’homme sur la terre. Le roman tisse, avec virtuosité, deux récits qui se croisent et se parlent. Le premier, à la première personne, relève de la confession car la solitude extrême de cet homme torturé par son passé et son addiction, le poussent aux confidences les plus crues, les plus douloureuses. Le second est l’histoire de la Guerre d’Espagne vue depuis Barcelona et Catalunya.
Ici, s’expriment la force et la qualité indéniables de l’ouvrage de Serge Legrand-Vall, lui-même issu d’une famille de Républicains espagnols ayant fui le régime dictatorial du généralissime Franco. Au fond, l’histoire véritable, cette guerre civile dont l’Espagne souffre encore, nous est contée à travers l’humble histoire de cet être égaré, menacé, affamé, cheminant par monts et par vaux, pour regagner la France ; pays qu’il l’a pourtant fort mal accueilli à l’hiver 1939, lors de la Retirada. Ce récit est une vraie réussite. Il nous tient en haleine de la première jusqu’à la dernière page. Il dément in fine la terrible phrase de Cioran « Espérer c’est démentir l’avenir ». Mateu, lui, espère, et c’est ce qui le sauve, envers et contre tout.
Christian Coulon, Sud-Ouest et monde musulman. Histoires de rencontres, éditions Cairn, 149 p., 18 €, 2020.
Publiée le 22 décembre 2020
En ces moments où l’Islam n’est plus qu’islamisme radical et djihadisme assassib, avec sa cohorte d’horreurs qui nous font frémir et craindre notre lendemain, il est indispensable de lire Sud-Ouest et monde musulman de Christian Coulon, professeur émérite à Sciences-Po Bordeaux où il a enseigné la sociologie de l’Afrique et du monde musulman. Comme il l’écrit dans son introduction : « On ne peut ignorer que se développe dans l’univers islamique un sentiment d’animosité envers l’Occident qui dans ses formes les plus fondamentalistes et violentes prône le djihad et dans ses versions plus quiétistes engage les musulmans à éviter toute relation avec le monde « impie » et « dégénéré » des « infidèles » ». Nous, en quelque sorte. En effet, il sait nous faire cheminer, à travers les temps lointains où nos contrées gasconnes eurent à voir avec l’Orient et la religion d’Allah. C’est indubitablement un voyage initiatique qui nous ouvre les portes d’une ample connaissance de cette religion qui a donné naissance à une magnifique civilisation dont les expressions sont aujourd’hui oubliées par le plus grand nombre. Aussi, nous allons de l’Aquitaine du VIII°siècle d’Eudes, Duc d’Aquitaine, qui donne Lampégie, sa fille, en mariage à Munuza, un prince berbère, à Aurélie Picard qui devient « l’épouse du descendant du fondateur d’une des plus illustres confréries soufies (tariqa en arabe) du Maghreb » à, enfin, Jacques Berque, éminent orientaliste, professeur au Collège de France. Christian Coulon accompagne notre marche, rythmée par des personnages, des lieux et des monuments dont on ne soupçonne pas l’importance dans l’histoire aquitaine et nationale. Il nous montre combien le concept troubadouresque de convivéncia » que Florence Delay, l’académicienne, dénomme « convivance », caractérise ces temps anciens, soumis encore à la caricature. Ainsi découvrons-nous le Comté de Tripoli, cet état occitan créé lors de la Première Croisade, au Proche-Orient, terre des troubadours occitans dont Jaufre Rudel, le prince de Blaye. « Il faut (…) souligner qu’au XII° siècle, le comté de Tripoli est le seul État croisé de langue d’oc, en raison du rôle majeur joué par les Languedociens et Provençaux, partis à la suite de Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse et marquis de Provence, l’un des principaux chefs de la Première Croisade (1095-1099). »
Ainsi de suite… Nous passons de Tripoli à Saragoza (Saraqusta) et l’étonnant palais de la Aljaferia des rois musulmans qui est devenu in fine le siège des Cortes, le parlement de la Diputación General de Aragón, qui ne l’oublions pas est à 250 km de Pau. Nous parcourons l’histoire et nous constatons que l’Islam a réellement traversé ce pays de tolérance où un Gabriel Lavergne (1628-1685), ce cadet de Gascogne, devient un rare ambassadeur auprès de l’Empire ottoman ; où la IIème République puis le Second Empire incarcèrent Abd El-Kader, le grand résistant à la colonisation de l’Algérie, au Château de Pau.
On découvre surtout l’éminent sage soufi qu’il était déjà bien avant 1830. Il sera acclamé par la foule paloise lors de son départ pour le château d’Amboise. Cet ouvrage n’est pas savant, comme on pourrait le croire. Bien au contraire, il nous enseigne avec délicatesse et sérénité ce que nous disent nos temps troublés sur l’Islam est souvent caricatural voire mensonger. Un bel ouvrage dont les illustrations sont précieuses.
Hervé Di Rosa et Claude Sicre, Notre Occitanie, préface de Carole Delga, 75 p., 10 € – commander à http://www.escambiar.com/
Publiée le 16 mars 2021
Hervé Dirosa et Claude Sicre nous livrent un ouvrage coloré, couleurs d’un soleil toujours renouvelé, éternelles couleurs du pays de la langue d’oc, « territoire » mosaïque (le mot est à la mode) qui va « dis Aup i Pirinèn e la man dins la man », des Alpes jusqu’au Pyrénées, comme le clamait Frédéric Mistral, prix Nobel de littérature en 1904.
Claude Sicre, le musicologue, l’écrivain, le « Fabulous Trobador » nous le dit sans ambages : cet espace n’est pas l’hinterland provincial d’une capitale qui abrite entre ses murs un centre pour le moins hypertrophié (il l’est encore malgré toutes les décentralisations effectuées jusqu’alors). Il le désigne ainsi depuis plus de quatre siècles. Pourtant, l’histoire et ceux qui l’ont faite ont construit ce large et long espace : elle a nourri en effet une véritable civilisation que les élites nationales, à quelques exceptions près, méprisent ou ignorent. Elles les jalousent peut-être ? Allez savoir ?
Un centre, donc, qui n’a jamais laissé de proclamer sa prééminence politique, linguistique, culturelle à sa lointaine province. L’ouvrage nous parle, en jouant d’une belle ambiguïté, de la région Occitanie et des pays de la langue d’oc qui lui donne son unité et sa grande diversité. Chaque département de la région Occitanie est illustré par une lithographie d’Hervé Dirosa, peintre, plasticien mondialement connu qui a inventé le concept des « Arts modestes » dont il a fait un musée à Sète, sa ville natale. Chaque illustration est accompagnée d’un texte.
Claude Sicre y développe l’idée centrale que défendit toute sa vie, le penseur Félix Castan: « […] Avec lui ( Hervé Dirosa), ce qu’il m’aide et me donne à raconter, c’est l’Occitanie (avec ce trouble que constitue la confusion possible entre Occitanie désignant tous les pays d’oc et l’Occitanie région, trouble qui apporte une saveur particulière à notre propos) que nous dessinons, non telle que nous la voyons, mais telle qu’elle est cachée à nos regards, telle qu’il nous semble qu’elle doit être, telle que nous prophétisons qu’elle sera : une CONTRE-PROVINCE exemplaire et permanente, par le chemin des arts, de la culture et d’une bonne humeur « œuvrière ».
Florence Delay, Un été à Miradour, éditions Gallimard, 103 p., 2021, 12 €
Publiée le 9 mars 2021
Florence Delay est décédée le 1er juillet dernier.
Une résidence bourgeoise sur une haute colline. Son nom nous dit qu’elle regarde l’Adour, au lieu-dit Hòragave où il reçoit les Gaves réunis. Miradour est proche de Guiche, de Biarotte, de Sainte-Marie-de-Gosse, à quelques kilomètres de Bayonne et de la côte. Elle accueille, chaque été, une famille parisienne qui a, depuis fort longtemps, ses attaches en Bas-Adour et au Pays Basque. C’est une petite communauté unie autour d’un couple Paul et Madeleine alias Madelou. L’auteure la dénomme « troupe ». Elle y vient aux premiers jours de juillet pour y passer l’été. Florence Delay y établit son roman : scènes de la vie quotidienne et leurs acteurs qui y animent le récit. Paul, le père, célèbre neuropsychiatre parisien en retraite, écrit du matin jusqu’au soir un ouvrage. Madeleine, la mère est à plus d’un titre la maîtresse de cette maison. Marianne et Octave, son (futur) mari dont on apprend qu’il se voue au métier de scénariste (Il deviendra bientôt producteur). Très vite, notre académicienne, plante le décor : « […] Dès qu’elle est là-haut, Madelou resplendit. Elle ne cesse d’aller et venir, entre le marché à Peyrehorade et les courses à Saint-Martin-de-Hinx, entre Hossegor et la Mer sauvage. » Rose, la sœur aînée de Florence, pardon de Marianne, « se débat avec les chagrins d’un divorce. » Nénette, la gasconne, est l’incontournable soutien logistique car il faut bien loger et nourrir tout ce petit monde. Albert, le majordome, et Philibert son compagnon, instituteur picard. Enfin, Capucine, la très vieille chatte…
Nous sommes au début des années 70 du XXème siècle. On chante, fredonne les chansons de Serge Lama et de Claude François. Membres de la famille et invités, dont Claudio, un étudiant italien, joue son rôle, sa partition, dirais-je. Le temps semble arrêté, comme si la terre avait pris elle aussi quelques jours de congé. On vit au rythme des jours et des longues soirées de l’été gascon. Ils s’aiment, fument, se chicanent, mangent et boivent, veillent pour écrire, traduire ou tout simplement pour admirer le ciel de lunes et d’étoiles. Écouter les rumeurs secrètes de la nuit.
Paul est tout à son ouvrage. Marianne à son roman dont le propos est : « […] que la fin’amor, la plus fine, la plus profonde des conceptions de l’amour, n’est pas une utopie de troubadours cantonnée aux cours et châteaux d’antan, qu’elle peut se réanimer n’importe où. « L’ambiance est studieuse », à tel point que nos héros voient Miradour comme un asile où la paix les nourrit. Bien sûr, ils le quittent et rejoignent Biarritz, « emportant maillots et serviettes », et se frottent aux rouleaux et vagues sur la plage du Miramar, autre étrange villa, naguère possession de Raymond Roussel.
La troupe se rend à Hasparren, dernière patrie de Francis Jammes. Ils y assistent à une partie de rebot. Le jeu est, il faut le dire, très complexe. Florence Delay en fait une description qui force l’admiration. « L’angélus passé, le jeu reprend. » écrit-elle. La course du temps reprend. Voilà qu’ils dévorent rillettes d’oie, poulet basquaise, gâteau basque aux cerises, vin d’Irouléguy. Les détails, ici, ont leur importance.
Florence Delay n’y découvre pas le Diable. Bien au contraire, elle montre combien ils font « existence ». Un diamant perdu et retrouvé, Claudio repart chez lui rejoindre sa belle que nul ne soupçonnait jusqu’alors, le départ fin août vers Paris, sont autant de scénettes qui parlent la langue de l’humain. L’été s’épuise et l’automne s’annonce. Capucine est morte. Madeleine la pleure mais l’amour de Marianne la sauve du chagrin.
Florence Delay y reconstitue la souvenance de ce temps béni pour en faire le roman de vacances inoubliables. « On est aimé quand on s’endort », achève le roman. L’amour est sa mémoire. Il anoblit le bonheur d’un été landais qui regarde l’Adour apaisé aller vers son destin atlantique.
Jean-Claude Forêt, Cinquanta cinc sonets de Shakespeare – cinquante-cinq sonnets de Shakespeare », accompagnés de sa version anglaise et la traduction française de François-Victor Hugo, éditions L’aucèu libre, 150 p. 12 € – http://www.lauceulibre.com
Paru le 20 avril 2021
Les éditions Gallimard viennent de publier, dans sa célèbre collection « La Pléiade », Sonnets et autres poèmes, Œuvres complètes VIII de William Shakespeare. Xavier Houssin, en introduction de sa recension, publiée dans Le Monde du 9-10, parle de « Prendre souffle et voix. Si cette respiration sonore, ce battement des mots portés par le corps (…) » La première version française, parue en 1857, fut de François-Victor Hugo (le plus jeune fils de Hugo).
Jean-Claude Forêt, un de nos grands écrivains et critiques d’expression occitane, s’est attelé à la traduction occitane de cinquante-cinq sonnets du génie anglais. La performance est puissante et fascinante. Forêt, en effet, a poussé l’exigence jusqu’à rimer les vers occitans de ces sonnets. À leur lecture, on saisit rapidement combien l’amour total, l’amour passionnel, sans limites, habite la poésie shakespearienne. La traduction occitane (languedocienne) de Jean-Claude Forêt nous livre un autre regard sur le sentiment amoureux que le poète exacerbe, excite, enflamme. Toute langue à sa musique. La langue d’oc a la sienne. Elle parle au monde, quoi qu’en dise encore une part non négligeable de nos élites françaises. La déclaration d’amour du sonnet n°20 en démontre la validité : « Cara de femna ont natura a fait l’art/ as-tu, de ma passion ma dòna e mèstre ; / gent còr de femna que non pren cap part/ al fals femnum cambiadís en son èstre ; » (Tu as une figure de femme, peinte de la main même de la nature, ô toi, maître-maîtresse de ma passion ! Tu as un tendre cœur de femme, mais ne connaissant pas l’humeur changeante à la mode chez ces trompeuses ;). Le pari est gagné. Mais, il y a plus. En introduction, Jean-Claude Forêt nous offre un clair et magnifique « trop long essai de justification ».
Ainsi nous explique-t-il ce qu’est le sonnet shakespearien eu égard à celui de Pétrarque qui influence, alors, l’ensemble de la poésie européenne de Ronsard en France, Góngora et le Siècle d’Or espagnol à Dupré pour le pays d’Oc. Il nous parle aussi — là encore, sa langue est précise et percutante — du parti pris de sa traduction. Elle est d’être toujours littérale, en précisant que le mot à mot est son idéal. Cette entrée en matière nous fait comprendre ce qu’est le véritable travail d’un traducteur. Nous saisissons ainsi la réalité troublante d’une vraie réussite.
Pierre Testud, Algérie : Les Oursins de mon enfance, éditions d’Albret, 228 p., octobre 2020, éditions d’Albret, 20 €
Publié le 21 juillet 2020
Nous en sommes tous là, nous revenons sur nos pas. Nous allons, inquiets, à la recherche de ce temps jadis où l’enfant regardait le monde qu’il aurait bientôt à affronter. La mémoire guide nos pas, toujours, car comment vivre sans cette lointaine contrée du souvenir, spectateurs d’une histoire heureuse ou douloureuse ?
Pierre Testud, né à Novi, village à côté de Cherchell, en Algérie, revient le 4 octobre 2016 en ce pays qui fut et qui est. Ses camarades de l’école publique l’attendent et le fêtent dans cette Algérie qui n’a jamais cessé de traverser et subir drames et tragédies ; un pays qui a peu connu la paix et la liberté que la démocratie offre à ses citoyens. Un pays où la rente gazière est une malédiction pour le plus grand nombre d’entre eux.
L’ouvrage est récit du commencement et, en même temps, un regard porté sur l’histoire coloniale de ce « département français ». Un va et vient, un reportage sur son histoire et l’histoire d’un village à l’heure de la colonisation, terrible et sanglant envahissement, puis sur de la Guerre d’Algérie : « Mon souci fut celui de la découverte. Loin du déni, de la repentance, loin de la « nostalgérie ».
En cet automne de 2016, il retrouve ses camarades de classe qu’une photo vieillie montre en septembre 1956. Pierre Testud, comme bien d’autres, y cherche la voix de l’amitié brisée par l’exil. 60 ans le séparent de ce moment figé qui en dit long sur ce qu’était ce pays que la guerre de libération déchirait déjà.
Le livre courageusement jette à la poubelle tous les poncifs sur l’Algérie qu’ils soient ressassés par les « pieds noirs » revanchards ou par l’illusoire nostalgie d’une révolution, accouchée d’une dictature militaire. Ces « oursins » — la polysémie du mot est signifiante — est une tentative réussie de regarder les yeux dans les yeux la réalité de la colonisation française et de l’exil des « Européens ».
L’auteur nous livre, à chapitre passé, les épisodes sanglants que la grande majorité de nos compatriotes ignorent ou refuse de voir. La République a, en effet, beaucoup à se reprocher. Il faut lire « Alger, 8 mai 1954 » pour comprendre qu’à cette date tout commence et tout finit : le divorce est consommé. Pour celui qui écrit ces mots, l’émotion lui dit que la paix et la réconciliation est chose belle et fondamentale pour le devenir de l’homme. Inaccessible ?
Renée Mourgues, De Louison Bobet à Evo Morales, quatre décennies de fabuleuses rencontres à travers La République des Pyrénées et L’Éclair, éditions Gascogne, Orthez, 206 p. 2021, 18 €
Publiée le 7 décembre 2021
« Ne pas choisir, c’est déjà choisir » comme l’écrit Jean-Paul Sartre. L’ouvrage de Renée Mourgues (ancienne journaliste de La République des Pyrénées), « De Louison Bobet à Evo Morales », en a fait sa devise. Ces « quatre décennies de fabuleuses rencontres à travers La République des Pyrénées et L’Éclair où elle fut journaliste, sont une succession de portraits d’hommes et de femmes de renom qu’elle a rencontrés durant toutes ces années. Elle nous dit dans son avant-propos ce qu’être journaliste veut dire. Le voyage singulier qu’elle nous propose en est la preuve. Elle y porte un regard attendri néanmoins prudent sur ces célébrités qui sont passées, un jour, par le Béarn ; pays qui une fois découvert les a vues y poser leurs valises pour parfois ne pas en repartir. D’autres y sont nés, tout simplement. L’oreille de Renée est toujours en alerte. Elle sait entendre et écouter Pierre Bourdieu, tel qu’en lui-même, en sa demeure à Lasseube : un être bienveillant, attentif à son interlocuteur alors que sa renommée mondiale pourrait lui faire prendre les chemins de la suffisance. Renée Mourgues l’exprime avec justesse : « Le journalisme offre justement l’opportunité rare de côtoyer quelques-unes de ces figures en ne dérogeant pas aux préceptes d’un métier en principe fondé sur la curiosité, l’écoute et l’attention à l’interlocuteur sans freins idéologiques. » C’est, me semble-t-il, l’expression d’une tolérance qui n’est pas feinte. Chaque « interviewé » mérite respect quelle que soit son profil, son passé, ses actes et écrits. Ne pas juger, écouter puis comprendre Robin Cook, l’anarchiste, l’iconoclaste et en faire de même avec l’aristocrate jouisseur Jean d’Ormesson ou l’onctueux Jacques Chancel. Chaque invité à la table de l’entretien est censé se livrer, dire son mot, exprimer sa singularité mais aussi ce qui nous rend semblable. Je retiens notamment ce qu’elle dit d’Axel Khan lorsqu’elle lui demande si on peut défendre les droits de l’homme et de l’autre jusqu’à la négation de soi-même. On sait aujourd’hui, lui a qui a rejoint le pays des mystères, ce que le médecin, le chercheur, a donné à la lutte contre le cancer qui ne sait pas arrêter sa marche dévastatrice. La journaliste de La République des Pyrénées sait mener ses interviews. Sa langue juste l’oblige, l’honore. Elle n’est en aucune manière journaliste provinciale, comme on a coutume de dire à la capitale. L’intelligence du cœur porte ce livre qui nous fait découvrir ce que ces « étoiles » de la pensée, de la littérature, du sport ou de l’art culinaire ont de commun : la vérité de leur condition humaine. La tolérance surtout qu’elle professe vient en écho de Joan de Nadau lorsqu’il s’adresse à ses détracteurs, pourtant locataires comme vous et moi de ce pays de Béarn : « Nul n’a à condamner les autres au nom d’une appartenance. C’est réducteur et catastrophique. Nadau voyage dans toute l’Occitanie et arrive à dépasser les clivages. Moi, je suis solidaire des gens d’ici, de Montpellier et d’ailleurs. Je ne supporte pas les leçons de ceux qui ne se bougent pas pour leur culture. Je rends hommage à ceux qui travaillent et transmettent. Pour ma part, je parle occitan à mes quatre petits-enfants. Cela dit, les querelles prouvent que c’est vivant. Après tout, on a le droit absolu de se sentir ceci ou cela mais en fichant la paix aux autres. On a autre chose à faire qu’à exclure ».
Enfin, Renée Mourgues nous fait le présent de ce livre qui nous permet, qui que nous soyons, de côtoyer, d’entendre et parfois d’admirer ces « personnalités » qui sortent du lot commun qui sont comme vous et moi des êtres dignes de vivre sur cette terre, aujourd’hui menacée.
Pyrénées, État des lieux, sous la direction de Jean-François Soulet, éditions Cairn 629 p., illustré, 45 €
Publiée le 8 février 2022
Le livre est imposant. Il pèse, à plus d’un titre. Sa couverture lui fait une belle figure hivernale. On s’y croirait. « Pyrénées, état des lieux » a été livré par les éditions Cairn au mois de novembre 2021, à l’occasion de la manifestation paloise, « Les idées mènent le monde ». Il traite des montagnes que chaque basque, béarnais, bigourdan — les Gascons du Gers ou des Landes, aussi ! —, « and so on » jusqu’au Canigou en Catalogne, peut observer chaque jour. Elles n’ont jamais cessé de faire parler d’elles. La liste serait longue des écrivains, voyageurs, chercheurs qui les ont décrites et commentées. Je pense bien sûr à « Voyage vers les Pyrénées » de Hugo, lorsqu’il dit : « Me voici au spectacle d’une haute montagne, sur le sommet le plus élevé (…) Je découvre un immense horizon. Toutes les montagnes jusqu’à Roncevaux. » J’ai souvenir avoir lu son prédécesseur édité, au printemps 1984, par Privat sous la direction de François Taillefer. Il est certes d’aspect plus austère mais il garde toute sa place dans les bibliothèques des amoureux des Pyrénées. En revanche, notre livre revêt incontestablement les habits de la nouveauté. Il couvre l’ensemble de la chaîne avec ses deux versants. Pour avoir été frotté naguère à ce « massif », j’ai le sentiment que l’ouvrage tente de dévoiler au grand public ses derniers secrets. Dirigé par Jean-François Soulet, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’Université Toulouse-Le Mirail, le livre aborde tous les aspects, les visages dirais-je, d’une chaîne que les saisons transforment chaque année depuis des millénaires. Le plan général est chronologique : « avant-hier, hier et aujourd’hui », et met ainsi le temps et l’espace au centre de ce panorama qui se veut exhaustif. Vingt auteurs bien connus de la « passion pyrénéenne » y contribuent. Alain Cazenave-Piarrot, Benoît Cursente, François Pic, Patrick Sauzet, Vincent Fonvielle en sont ; je prie les autres contributeurs de m’excuser pour ce raccourci.
Les articles sont courts et précis. Leur lecture et leur compréhension s’en trouvent facilitées. Ils nous permettent de saisir les enjeux, les développements et les perspectives de cet espace qui n’est pas que « montagnes ». Les femmes et les hommes l’ont façonné au cours des siècles, et l’ouvrage nous montre combien cette longue mue est civilisationnelle.
J’ai été séduit par les illustrations qui viennent dire en écho ce que l’écrit ne dit pas. Trois articles ont attiré mon regard. Ceux consacrés aux langues des Pyrénées et au patrimoine qu’elles nomment et transcendent. Je me suis étonné que l’article de Jean-François Courouau, professeur de littérature occitane à l’Université Jean Jaurès, arrête la production littéraire occitane et basque au début des années 60 de l’autre siècle. Comme si elle avait subi le même sort que l’Atlantide. Les contributions de Patrick Sauzet, professeur émérite de linguistique à l’Université Jean Jaurès, et de François Pic sur la richesse du patrimoine pyrénéen m’ont beaucoup appris. Un ouvrage incontournable pour celui ou celle qui veut connaître ce que Pyrénées veut dire aujourd’hui.
Nicolas Mathieu, Connemara. Actes Sud, 400 p., 22 €
Hélène se lève en colère. La guerre aura-t-elle lieu ? Elle ne sait toujours pas qui sera son adversaire. Sans doute cette vie qu’elle trouve ennuyeuse et décevante. Une frustration diffuse qui ne cesse de lui glisser à l’oreille que son existence n’a pas été ce qu’elle désirait lorsqu’elle était adolescente. Mathieu écrit : « L’adolescence est un assassinat prémédité de longue date (…) » De plus, son couple bât de l’aile, sa réussite professionnelle n’en est pas une. Que lui manque-t-il donc ? Est-ce l’amour, le vrai, celui qui ose tout ? Christophe Marchal, champion local de hockey sur glace, naguère désiré par Hélène et ses copines, ne viendra pas à sa rencontre. C’est elle qui le trouvera sur Tinder. C’est l’occasion de revivre ce passé qui les a faits l’un et l’autre et qui les a pourtant séparés pendant vingt ans. Hélène quitte Cornécourt, sa ville natale, pour Nancy puis Paris. Elle y gagne, avec rage et abnégation, une place au firmament de la réussite parisienne. Elle y rencontre son futur et riche mari. L’argent n’est plus un obstacle à leurs désirs consuméristes. Tout semble aller dans le meilleur des mondes. Las, le machisme ambiant et l’enfer des ambitions hystérisées provoquent son « burn-out » qui l’oblige à quitter son agence spécialisée dans les ressources humaines et à revenir au pays. Nicolas Mathieu, romancier naturaliste, s’il en est, habille avec force descriptions et détails cette bourgeoisie lorraine ainsi que les invisibles, les petits auxquels appartient Christophe Marchal, père divorcé dont le père, menacé par une démence précoce, élève le fils. Marchal vend de la nourriture pour chiens, et trime dur pour joindre les deux bouts. Lui, en revanche, est resté arrimé à sa terre où il essaie, cahin-caha, d’exister et de ne pas perdre la garde de son fils. Voici Hélène et Christophe partis pour leurs retrouvailles : « L’amour était tragique et temporaire. Le désir infini, mais lisse ».
La réalité les rattrape. Leur capital culturel respectif les sépare. Nicolas Mathieu nous montre, à travers ces deux personnages, la Lorraine. Pays encore souffrant de la désindustrialisation massive de ces dernières décennies.
Le regard qu’il porte sur la classe populaire, ces sans-grades, me semble parfois injuste quoi que Céline nous ait montré avant notre prix Goncourt, que décrire le peuple déshérité, est douloureux de réalisme.
Il n’en demeure pas moins que son style percutant, familier, parfois cru, sait nous parler des déterminismes sociaux, des déchirements, des frustrations des uns et des autres. Ces êtres ne sont pas satisfaits de leur existence. Mais en existe-t-il une autre ? Finalement, La guerre d’Hélène n’a pas eu lieu ! Un roman noir, difficile pour votre serviteur issu de ce peuple de sans-grade. Peu importe, Nicolas Mathieu l’a voulu ainsi, et l’auteur est seul maître à bord.
Maurice Romieu, Les Passions pyrénéennes chantées, éditions Escòla Gaston Febus, mars 2022, 127 p., 19 € – http://www.reclams.org
Publiée le 24 mai 2022
Je me souviens avoir assisté à une répétition de La Passion d’Arette chantée à la salle des Fêtes de Lescar à l’automne de 1998. L’association l’Esquireta de Lescar en avait eu l’idée. Jaquèish Roth et Joan Marc Lempegnat avaient élaboré, pour ce faire, trois voix en suivant les règles connues de la polyphonie traditionnelle des Pyrénées gasconnes.
Plusieurs représentations de cette « passion chantée » furent données dans plusieurs églises du Béarn et de Bigorre. Maurice Romieu, linguiste, maître de conférences émérite d’occitan à l’U.P.P.A., a pris à bras le corps l’histoire de la « Complénte de la Passiou de Jésus-Christ » publiée par l’abbé Jean-Baptiste Laborde, membre de l’Escole Gastoû Febus, le félibrige béarnais et gascon, en 1912.
Ce texte lui avait été transmis par Henri Pélisson, lui aussi félibre de Barétous. À cette occasion, Romieu revisite les autres passions gasconnes qui ont réussi à traverser les siècles dont celle d’Arbéost, recueillie par Miquèu de Camelat, publiée dans la revue « Mélusine » en 1899 et celle de Barèges dont le manuscrit a été précieusement gardé par les archives départementales des Hautes-Pyrénées. L’idée centrale est de montrer, à la lueur des passions médiévales puis baroques, combien l’église catholique a voulu faire de ce théâtre chanté un catéchisme populaire — elles sont l’émanation directe des Évangiles — qui avait vocation de montrer au peuple des croyants que la « passion du Christ » est le rachat — la rédemption incarnée — du péché originel que la Genèse décrit. Maurice Romieu en retrace l’histoire, analyse sa structure narrative : les étapes qui mènent le Christ du Jardin des Oliviers à sa crucifixion sur le Golgotha. Il passe au crible la langue d’oc, sous sa forme gasconne et les éventuelles variantes que donnent à lire les trois passions étudiées.
L’ouvrage n’est en rien religieux, au sens habituel qu’on lui donne. Il se veut, en tout premier, étude historique et linguistique. Il pose ainsi un regard distant, je dirais laïc, sur ces œuvres religieuses. Chaque passion, et tout particulièrement celle d’Arette, la plus achevée, est analysée pour sa langue, l’orthographe, la morphologie verbale, la syntaxe, le vocabulaire, la versification ; Maurice Romieu ajoute « quelques points de détail » qui nous enseignent ses cohérences et incohérences.
L’épilogue pose l’éternelle question « Passions ou prières ? » concernant les extraits d’une autre passion publiés par l’abbé Foix dans son fameux dictionnaire. Maurice Romieu conclut avec son honnêteté et son sérieux coutumiers : « Au cours des siècles, ces textes transmis par la tradition orale ont été déformés, particulièrement oubliés et réécrits ; des éléments non religieux se sont introduits ici ou là ; ils rendent plus difficile leur compréhension et leur interprétation. » Les illustrations sont remarquables de beauté et nous poussent à visiter rapidement églises béarnaises et bigourdanes où la passion est montrée.
Jean-Paul Basly, Cap e tot, journal-documentaire, préface de Pierre Lourau, éditions La Biscouette, 457 p. 20 € – jean-paul.basly@orange.fr
Publiée le 22 juillet 2022
Il fallait un sacré courage pour se lancer dans cette aventure. Et quelle aventure ! De la constance et de l’abnégation pour la poursuivre jusqu’au bout, jusqu’à ce Cap e tot, journal-documentaire que Jean-Paul Basly vient de nous livrer aux éditions de La Biscouette. En effet, il fallait l’audace et la vista de l’ancien centre de la Section Paloise, pour retracer le parcours singulier de ces « sept cavaliers de la sociologie » : Gérard Althabe, Raymond Berthoul, Pierre Bourdieu, Bernard Charbonneau, Georges Lapassade, Henri Lefebvre, René Lourau. Comme tout documentariste Jean-Paul Basly promène sa caméra-stylo sur Bernard Charbonneau de Laroin, Pierre Bourdieu de Denguin et de Lasseube et René Lourau de Gelos. Il ne cesse de lire et d’écrire. L’ouvrage court au fil de l’eau, au gré des humeurs, que nous savons fantasques, du gave. Nous allons de page en page, de ville en village, suivant la trace de ces grands intellectuels que ce pays a enfantés au vieux siècle.
L’auteur nous amène lentement mais sûrement — extraits des œuvres, commentaires, fines digressions, photos, dessins, poèmes et proses en occitan illustrent l’ouvrage — à découvrir ces hommes et leur œuvre respective. Certains d’entre eux changeront notablement notre regard porté jusqu’alors sur la société française et les mouvements qui la traversent, la bousculent, et in fine la changent sans que nous nous en apercevions. Je pense à Pierre Bourdieu et à Henri Lefebvre. C’est là, ce me semble, la véritable force de ce journal où nous allons de surprise en surprise, de découverte en découverte, de photo en photo, que le temps n’a pas, Dieu merci, effacées.
Il nous fait entrer subrepticement dans l’intimité de ces « observateurs avisés » du spectacle énigmatique du monde. Jean-Paul Basly a poussé loin ses recherches, ses investigations, ces rencontres, pour que chaque portrait nous parle sans ambages de leurs travaux sur notre société en constante évolution. Je pense par exemple au merveilleux Bal des célibataires de Pierre Bourdieu qui nous dit presque tout sur le Béarn de hier et d’aujourd’hui ou comme Le Système et le chaos de Bernard Charbonneau, ce prophète trop méconnu de la pensée écologique. Le documentaire dessine un paysage finalement inconnu par un très grand nombre de nos compatriotes. Le titre Cap e tot explicite tout : « Complètement, de la tête aux pieds ! »
Ces têtes toujours en ébullition, en quête d’une vérité complexe qui se doit d’être révélée au grand public. Toujours essayer de comprendre. Oui, comprendre pourquoi cette terre béarnaise a pu donner naissance à ces « sept cavaliers de la sociologie ».
Carles Diaz, Sus la talvera, En marge, éditions Abordo, juillet 2019, 20 € — Prix Méditerranée et Grand Prix de Poésie de la SGDL 2020. Version occitane de Joan Pèire Tardiu. Un CD accompagne l’ouvrage auquel ont participé Pacôme Gendreau et Frédéric Paquet.
Parue le 18 octobre 2022
Le prénom, le nom, déjà. On lit. Je lis : Carles Diaz. La Catalogne y fréquente la Gascogne, très loin son Chili natal. Ici, les frontières ont fondu comme neige au soleil des vanités ethniques. Carles y affronte les langues meurtries, les langues qui sont aux derniers soupirs, les langues à qui on a extirpé l’âme, et bannileurslocuteurs. Il faut bien s’employer à dire les mots, tous les mots, mots terribles, mots qui cognent, mots qui blessent. Diaz les clame à la face de ce monde qui vacille. « L’enfant à qui l’on a arraché le parler de ses ancêtres ; l’enfant effrayé, acculé par la tonitruante ronde des technocrates qui tranchent comme le poignard d’acier (…) ». Joan Pèire Tardiu lui répond en occitan: «Lo dròlle que li an derrabat lo parlar de sos aujòls ; lo dròlle espantat, afrabat per la ronda tarabastosa delstecnocratas que trencan coma lo punhal acierenc (…) ». Diaz parle à Carles, et réciproquement. Ils se disputent la primauté du langage que la poésie exige. Rien n’est moins sûr, le sang de la dignité coulerait in fine: « Comme le coup sec d’un boucher et dire à l’imprudent absent. » Il faut bien que la poésie qu’il chevauche — la nôtre, son écho, hésite encore — serve à quelque chose. Elle a tant d’adversaires. Elle a tant à faire avec ceux qui la voudraient en haillons et vieille, abandonnée à ses souvenirs et ses remords. Il faut bien qu’elle voyage loin, le plus loin possible et s’en aille visiter ce que nous murmurent aujourd’hui encore les forêts de notre mémoire : l’âme de l’humanité ; ce qu’ils appellent le « patrimoine » … Mais Carles s’en moque. Il fonce, farouche. Il veut en découdre avec ce qui l’a fait, ce qui l’a construit, là-bas au Chili, au pied des Andes face au Pacifique. Ailleurs, « a noste » en Occitanie gasconne. Naguère, quand il jonglait avec son castillan chilien et son français, il cheminait sur ce chemin caillouteux, le chemin de crêtes du poète, où la chute est probable. Il n’est pas tombé. Et pourtant, la vérité crue, méchante, parfois odieuse que nous connaissons tous ne l’a pas laissé en paix : « Depuis quand n’a-t-on pas entendu l’hymne des Géants, pour lors dilué dans l’azur, avant même l’aurore marine ? » Carles Diaz nous bouscule, nous enjoint de le suivre, sa course n’est pas finie. Face à lui, Joan Pèire Tardiu dit ses mots occitans, sa rivière Lot et son amante Garonne. Sans lui, que serait le poème ? Je ne saurais vous dire. C’est plus qu’un dialogue, une danse ancestrale, la danse folle, oubliée, qui force les vieilles oreilles et engendre les bals de l’inconscient collectif. Alors, Diaz laboure à la marge. Sa charrue hésite, et reprend le champ de tous les possibles, l’univers en devenir. Le sien ? Le nôtre ? Allez savoir ? « Je suis sur le papier un croquis. La paille en désordre qui flambe. Le foin que les fermiers ont brûlé. La cendre dispersée qui retient la Hauteur captive. Cette bordure des champs qu’on ne cultive pas et qui en Occitanie s’appelle : la talvera. Carles en appelle à tout ce qui a fait terre et tout ce qui la détruit au sommeil de tous les massacres : « Allez, viens, alluvion sinistre ! Viens, cruel visage ! Viens avec ta satanée métamorphose ! Secoue la terre de la lampe endormie sur les tentures ! » De ploradas, n’i a pro ! — Assez de lamentations ! L’océan, ce monstre de vagues et d’embruns, cet ogre qui dévore hommes et vaisseaux, Diaz l’a fréquenté du côté de Valparaiso, le fréquente encore, ici, et le défie encore. Son arme ? Ses mots, pardi ! Il est prêt à tout, à blâmer, à insulter, à dire son « mot » à l’histoire officielle qu’il veut brûler, envers et contre tout. Des premiers vers jusqu’aux derniers, « le feu est notre étendard ». Rien n’arrête l’incendie du poème. À bon entendeur ! « Adishatz monde e la companhia ! » Les peuples vieillis, les peuples qui se soulèvent, lui sauront gré : « Le vent se lève furieux. Il bouscule, soulève, culbute. Le vent ne respecte rien. »
Où va donc Diaz quand Carles le sermonne ? Tous deux trébuchent sur le chemin du retour. Qu’importe ! Ils conversent en langue des abysses, la mer profonde où notre vieille mémoire déverse ses volcans de douleurs et de joies. Le poète, ici, a son royaume, il est bilingue.
Sur la grève, la mer vient et l’interpelle. Il lui parle. Il ira, de toute façon, au bain de son âme bleue, aussi loin que son souffle le soutiendra : « Je veux l’évasion des sommités, tant que nos noms seront menacés par l’heure incendiée, face au ciel. » Le prénom, le nom, vous dis-je.
Michel Feltin-Palas, Sauvons les langues régionales, éditions Héliopodes, Paris, 202 p., 17 €.
Parue le 13 décembre 2022
Michel Feltin-Palas, rédacteur en chef de L’Express, est l’auteur de la lettre d’information Sur le bout des langues consacrée à la langue française et aux langues de France (régionales). Ses très nombreux abonnés y lisent des articles et contributions de tout ordre qui traitent de la situation de ces idiomes. Ils y trouvent aussi une foule d’informations qui présente la belle vitalité de ces langues minoritaires qui sont pourtant bel et bien menacées.
Ils viennent d’être regroupés dans Sauvons les langues régionales, un ouvrage édité par les éditions Héliotropes. Le livre est sans conteste une défense argumentée et originale des langues « régionales que des millions de nos concitoyens parlent, écrivent, chantent, vivent, apprennent quotidiennement.
Certaines d’entre-elles (le basque, le catalan, l’occitan, le flamand) sont co-officielles dans plusieurs pays de l’Union Européenne. L’auteur traite d’une réalité sous-estimée, ignorée et souvent méprisée. Un véritable impensé. Il évoque le fameux rapport de l’abbé Grégoire à la Convention nationale du 4 juin 1794 et le précédent de Bertrand Barère, du 27 janvier 1794 qui n’ont jamais cessé de nourrir les politiques publiques de notre pays. Michel Feltin-Palas sait nous en montrer les conséquences passées et actuelles. Quelques lignes, tirées de Florilège poétique des langues de France, soulignent la volonté pérenne d’éradication brutale puis sournoise de la France : « Il reste à comprendre pourquoi la France, qui abrite en Métropole la plus grande diversité linguistique d’Europe, s’acharne avec une telle constance, non à la mettre en valeur mais à la ruiner. La réponse est politique et non linguistique, bien sûr. L’État a toujours vu les langues régionales comme une menace pour l’unité du pays. » Elle y est parvenue.
L’auteur sait par ces textes courts, divers et concis nous informer, nous apprendre et parfois nous surprendre. L’article « Villers-Cotterêts, les faits et le mythe » en est l’illustration frappante. La censure du 21 mai 2021 — cf. « La loi Molac : l’étonnante bourde du Conseil constitutionnel » — de la haute juridiction constitue, est une nouvelle et terrible attaque contre l’enseignement immersif dans l’enseignement public et associatif laïc (les établissements laïques Calandreta en Pays d’Oc). L’ultime preuve de cette obsession française. Un livre à lire tant il nous apprend sur l’attitude condamnable de la France dans le concert européen.
Jean Vignau, La Camionnette rouge, éditions Gypaète, Pau, 2022, 184 p., 16,90 €
Parue le 14 février 2023
Paul, jeune cadre bancaire divorcé, décide de rejoindre l’Espagne, via le col du Somport qu’il traverse à pied, sac au dos. « Désormais Paul voulait la liberté, la liberté d’abord. » nous dit l’incipit. Ce voyage mûri n’est en rien une « road-movie » conforme à l’universelle vogue de l’itinérance que le célèbre roman de Kerouac a lancée. Non, Paul chemine en Haut-Aragon, terre pour le moins ignorée du plus grand nombre, dans les temps premiers des années 70 de l’autre siècle. Cette région pyrénéenne, comme l’ensemble de l’Espagne, est encore prisonnière d’un régime franquiste où la peur le dispute à l’angoisse de l’arrestation voire de la torture. Les échos de la Guerre d’Espagne ne se sont pas tus. Tout un chacun est un opposant potentiel. La « secreta » (1) s’emploie à dresser l’oreille pour écouter l’éventuelle subversion. L’autre paysage de ce premier roman est bien là. Paul en connaît toutes les conséquences. Qu’importe, il chemine et arrive à Aratorès, dans la province de Huesca : il campe dans un bois, proche de ce minuscule village. C’est sa première halte. Il dort dans un lit chez Dolorès et découvre la « camionnette rouge » de Paco, son propriétaire, qui en a fait une épicerie ambulante qui va de village en village. Il est connu comme le loup blanc et Paul trouve en lui un soutien qui lui permet lentement mais sûrement de s’intégrer à une communauté exigeante, méfiante envers ces « gabachos » qui ont très mauvaise presse depuis les guerres napoléoniennes. Jean Vignau nous livre une histoire simple — j’ai toujours pensé qu’un roman est d’abord une histoire qui se doit de captiver le lecteur ou la lectrice — dont il fait un roman qui guide notre curiosité jusqu’à son terme. Nous devenons Paul (Pablo, pour les intimes) et entrons dans l’intimité de Rodrigo, de Carmen et de Pili, leur fille, délaissée par un fiancé qui a fui ce pays déshérité, comme des milliers d’autres jeunes, pour Zaragoza. Ils élèvent des chèvres, pratiquent une polyculture autarcique : la pauvreté menace, toujours. Rodrigo embauche Paul, le voici à l’abri. D’Aratorès, notre jeune héros, gagne Hecho où il va rencontrer Román, « el pellejero » (2), cet ami fidèle, et surtout Helena… La narration bien menée nous transporte alors au pays de l’amour possible et d’une Espagne qui attend avec impatience la mort du « Caudillo ». Je dois dire que ce premier roman courageux, par son originalité, sa simplicité, sa langue (truffée d’un authentique lexique castillan), m’a séduit. Jean Vignau a su affronter les obstacles de l’expérience première du roman. Comme l’écrit Pascal Quignard : « Tel est le sens secret du mot expérience : celui qui sort du périr » (3). Jean Vignau en sort plus qu’indemne.
1. Police politique
2. Fourreur.
3. Les Désarçonnés, Folio n°5745.
Sylvie Le Bihan, Les Sacrifiés, éditions Denoël, 20 €, 373 p.
Parue le 28 février 2023
Le roman court du printemps 1925 au début de notre siècle. Juan Ortega, jeune gitan andalou est domestique dans la famille d’Ignacio Sánchez Mejías, célèbre torero et élève de Joselito, « l’idole », tué le 16 mai 1920 par le taureau Ballador.
Ignacio quitte femme et enfants, pour Madrid ; emmenant avec lui le jeune Juan Ortega. Encarnación, danseuse, célèbre, elle aussi, est l’amante d’Ignacio. Juan devient leur cuisinier. Les amants enfiévrés reçoivent et festoient sans compter dans leur appartement du 42 calle del General Arrando. Ils y convient artistes, écrivains, poètes. S’y croisent Federico García Lorca, Manuel de Falla, Rafael Alberti… Ces années 20 sont à la fête et le Madrid des privilégiés néanmoins progressistes s’y donnent rendez-vous. Ignacio et Encarnación en tirent joie et volupté.
Juan s’amourache d’Encarnación : l’œuvre secrète du destin ! La danseuse, libre et fantasque, se moque de l’amour de Juan. Refus obstiné de celle qui jamais ne se démentira et qui scandera sa vie à lui. Bientôt, les troubles politiques se multiplient. La République est contestée par la droite monarchiste et la Falange de Primo de Rivera, fils du dictateur et déjà le conflit de juillet 1936 s’annonce. Le récit se construit autour du personnage du jeune cuisinier.
Sylvie Le Bihan use de l’histoire de cette Espagne déchirée puis ensanglantée pour poser sa narration. Juan reste longtemps à distance. Ne dit-il pas que la politique l’indiffère ? Enfin, la guerre l’interpelle. Comme Joselito, Ignacio retourne à l’arène et y meurt. Le combat opposant l’homme au taureau est une métaphore récurrente du roman. La vie est toujours menacée. Federico García Lorca choisit la vie, l’amour des hommes, la création ! Le poète est l’une des premières victimes. Lui aussi sera sacrifié par les fascistes de la Falange ; lui qui disait se désintéresser de la vie politique.
La mort de Lorca est l’exact symbole de la terreur franquiste. Elle tue, torture, emprisonne ou exile la majeure partie des poètes, écrivains, artistes. L’Espagne est à feu et à sang. En février 1939, Encarnación, le président Azaña, Juan, et bien d’autres fuient Barcelone assiégée « comme un torero qui va se faire encorner, comme un poète qui sera fusillé sur le bord d’un chemin ».
L’auteure montre combien l’amour impossible de Juan pour Encarnación « incarne » le pays déchiré, divorcé où l’amour n’a plus droit de cité. Rien, en effet, ne peut plus s’opposer à la victoire du mal franquiste. La Guerre d’Espagne s’achève. La Seconde Guerre mondiale la suit de près.
Juan, le nouveau patron du Catalan, restaurant parisien, a pris part à la première. Il participe à la seconde dans la « Nueve » qui entre victorieuse dans Paris en août 1944. Mais Juan Ortega est malheureux comme le peuple espagnol défait et humilié. Lui aussi est un sacrifié. Il tente de refaire sa vie. Revient au 42 calle General Arrando. « Debout, sur le trottoir de l’immeuble (…) Juan comprit que l’attente était finie et que son existence l’était aussi. » Il se souvient du titre du livre d’Ignacio Sánchez Mejías : « C’était donc ça, l’amertume du triomphe ! » Les Sacrifiés », un roman espagnol à lire.
Clara Arnaud, « Et vous passerez comme des vents fous », roman, Actes Sud, p. 371, 22,50 €.
Parue le 10 octobre 2023
Si j’osais je dirais que c’est un thriller pyrénéen. On y trouve en effet tout ce qui caractérise ce type de récit. Il est en effet habité par un véritable suspense qui nous tient en haleine jusqu’à ses dernières lignes. Chaque personnage y a, en quelque sorte, sa destinée. Gaspard, le berger récemment revenu avec femme et filles d’un Paris insupportable, Alma, docteure en biologie comportementale, spécialistes des ours qui les observe et les étudie pour le C.N.B. l’organisme public qui la missionne.
Enfin, le personnage central de ce récit ariégeois, La Negra, la grande ourse dont on soupçonne rapidement l’implication dans un drame qui a secoué et secoue encore Arbat le village où tout se répand, se sait, se juge, où surtout les anti-ours et les pro-ours s’opposent tout en se côtoyant chaque jour que le soleil éclaire les crêtes. Il y a néanmoins un autre personnage dont l’histoire scande le roman jusqu’à son terme : Jules ! Il a capturé un ourson dans la tuta de sa mère pour en faire la compagne du montreur d’ours, l’orsalhèr, qu’il veut devenir et qu’il devient au dernier tiers du XIX° siècle. Son rêve est étasunien. Ce fil rouge est, nous semble-t-il, le sombre miroir dont les reflets éclairent le présent de la relation très ancienne quasi névrotique entre les hommes et les ours.
Ainsi, voit-on Gaspard préparant pour sa cinquième saison en montagne, en estives. La peur et l’angoisse ne l’ont pas quitté, « (…) les crêtes auxquelles il avait accroché ses rêves quelques années plutôt, leur verticalité suscitait toujours en lui un désir viscéral, mis la possibilité était désormais ancrée dans son corps…». Il a toutes les peines du monde à remonter avec Lunita, sa fidèle chienne, ses patous, et ses centaines de brebis qu’il garde nuit et jour. Le danger est omniprésent : La Negra et son ourson est là, toujours là. « Berger, il faut un caractère, disait Jean. » Jean, le vieux berger, le forme, l’encourage. Ne revivra-t-il pas la terrible scène à laquelle il a assisté l’année précédente ? Lucie sa femme — doit-on préciser que ce roman met les femmes en son cœur ? — l’aide et le décide. Alma, notre jeune scientifique et Gaspard, le berger, sont les deux faces d’un univers montagnard où l’ursidé réintroduit a coupé cette société pastorale en deux voire en trois clans opposés. Le thème est on peut plus d’actualité, et Clara Arnaud sait nous le faire appréhender avec finesse et sérieux. Rien ne lui a échappé. À travers ce récit nerveux, porté par une langue simple mais forte, elle se fait l’enseignante d’un monde que nous connaissons peu ou qu’à travers les excès d’une polémique qui n’en finit pas de brouiller les cartes d’une réalité bien différente. Elle sait, de plus, se tenir à bonne distance des protagonistes en montrant combien nul n’est propriétaire de la montagne et que tous ses acteurs ne sont que ses locataires. Le drame passé éclaire un drame à venir où les victimes sont toujours les mêmes. Clara Arnaud sait enfin nous prendre par la main pour nous montrer, dans l’immobilité d’une nuit sans lune, combien le métier de berger peut être difficile, éprouvant, parfois désespérant. Elle sait aussi nous faire caresser la douceur de la peau de la grande ourse noire.
Claire Sibille, Inventaires, éditions Novice, 2021, p. 215, 16,90 €
Jeanne, Laura, Sophie. Une grand-mère, sa fille et sa petite-fille, trois femmes frappées par la mort du petit Tristan, le fils de Laura, sa fille. Tout au long des 22 inventaires qui courent d’août 1997 à février 2020 nous observons ces trois personnages confrontés à ce drame familial dont les répercussions sont évidentes et pourtant complexes. Tout commence le 15 août 1997 au bord de la piscine de Jeanne où Tristan et Sophie, sa sœur jouent au grand soleil de l’été. « (…) Jeanne regarde d’un air distrait jouer ses petits-enfants dans la piscine à débordement ». L’incipit nous dit déjà tout à travers ce « d’un air distrait ». Claire Sibille annonce l’accident à venir et ses conséquences. Jeanne ne voulait pas être mère. Elle est pourtant gynécologue. C’est Gabriel, son mari, psychanalyste, qui le désirait. Laura est donc arrivée. Le drame est donc installé. Il provoque une onde de chocs sur Laura, la mère et Sophie, la sœur. Ainsi, la fille « divorce » avec sa mère ainsi qu’avec Stéphane, son mari. Dès lors, le roman de Claire Sibille va d’inventaire en inventaire de ces trois femmes prises dans le tourbillon de la peine. Il nous montre, avec délicatesse et sensibilité, ce que ces trois vies disent du deuil à faire et de la résilience indispensable pour vivre envers et contre tout. Le récit est scandé par le deuil, l’absence et l’inévitable culpabilité. Jeanne perd Gabriel, son mari, Laura, son fils, Sophie son petit frère, jusqu’à la pigeonne dont son pigeon de compagnon dévoré par le chat d’un cynique et stupide voisin, qui doit élever ses pigeonneaux seule. L’amour rédempteur s’évade et revient car il est le seul à pouvoir sauver ces êtres blessés par les malheurs et douleurs que toute vie engendre. Les hommes ? me direz-vous. Stéphane, le compagnon de Laura, un adolescent attardé, surfeur dilettante, absent, est la peine. Seul Karim, le chef de service du service des urgences où Sophie, médecin urgentiste, à Pau, est digne de respect. J’ai oublié, ce roman se déroule en Béarn. Car quoi qu’on dise, la vie est ici là-même qu’à Paris ou à Londres. La mort, elle aussi, a sa part, bien sûr. Présente dès les premières lignes, elle ne cesse de hanter ce récit. Jeanne est en fin de vie et Sophie, l’urgentiste, menacée d’un cancer qui se bat tous les jours contre elle : « (…) C’est à cause de Tristan qu’elle est ici, médecin urgentiste, c’est à cause de Tristan qu’elle essaie chaque jour de prendre la mort par surprise. » Heureusement, l’amour en est le plus fidèle remède. L’amour perdu appelle l’amour retrouvé pour Laura et Jeanne, pour Sophie. Ces trois femmes ont à regarder ce qu’elles sont in fine devenues pour décider de leur avenir. « Inventaire n°22- Laura, 25 septembre 2019 » – En faisant un dernier tour de l’appartement, Laura pense en ce matin lumineux de septembre qu’elle n’a plus besoin de plan suicidaire pour disparaître. La mort ne lui est pour le moment d’aucune utilité. » Claire Sibille nous livre, là, un roman de femmes, un roman où chaque membre de cette lignée familiale doit accomplir une existence qui hésite à trouver sa voie. C’est la vraie réussite de cet ouvrage.
L’herbe qui tremble, la poésie au cœur de nos vies
https://lherbequitremble.fr/
Parue le 23 juillet 2024
Il y a à Billère, une maison d’édition discrète néanmoins ardente que peu de nos concitoyens du Béarn et d’ailleurs connaissent. Elle se consacre pour l’essentiel à la publication d’ouvrages de poésie. Oui, de la poésie ce qui, par les temps qui courent, peut étonner voire plus encore. Elle s’appelle L’Herbe qui tremble, vers tiré du poème La Bièvre de Victor Hugo. Cette maison fait la part belle à la poésie francophone comme l’exprime Thierry Chauveau, son créateur et son âme « toute idée de ligne éditoriale y trouvera son contraire ». Deux autres personnes l’animent, Lydie Prioul et Thierry Horguelin, en Belgique. C’est à l’occasion d’une rencontre fortuite aux Idées mènent le monde que j’ai connu Thierry Chauveau et Sylvestre Clancier, poète, écrivain, essayiste qui l’accompagnait : il a présidé le Pen Club Français de 2005 à 2012 et 2016 et 2017. Ils m’ont, je l’avoue, enchanté tant leur amour de la poésie, leur détermination, étaient claires, évidentes. L’herbe qui tremble publie, en outre, dans plusieurs collections qui accueillent des poètes belges ou québécois, nouvellistes, essayistes (D’autre part) mais aussi des livres-catalogues mettant en jeu le rapport peinture et poésie (Papiers d’art). « Les traversées », enfin, accueille de la poésie bilingue. Thierry Chauveau précise « toutes les langues y seront accueillies » car l’esprit d’ouverture de cet homme humble, toujours à l’écoute, préside à toutes les publications de L’herbe qui tremble. Il m’a confié qu’il a toujours lu de la poésie, qu’il a été imprimeur typographe, et que c’est Lydie Prioul, libraire, qui l’a mis lentement mais sûrement sur le chemin de la création d’une maison d’édition : « Nous allions créer notre maison d’édition. Mais il ne faut donc pas négliger la part d’inconscience, du pourquoi pas ? » L’herbe qui tremble naît en 2008, le peintre René Moreu dessine le logo de l’entreprise éditoriale. Le premier livre du poète Philippe Mathy obtient le Prix Georges Perros la même année. Ainsi, le chemin n’est pas tracé mais initié. Depuis lors, L’herbe qui tremble n’a jamais cessé d’offrir, avec courage et désintéressement, aux lecteurs de France et de Navarre, de plus loin encore, une foule de recueils de poètes confirmés ou de débutants. Thierry dit que trois ouvrages leur ont donnés des ailes : Un automne au creux des bras de Philippe Mathy, Jazz pour les yeux d’Ilse Garnier et Un Chaos praticable de Claude Albarède. D’autres poètes sont venus à eux : Pierre Dhainaut, Claudine Bohi, Sylvestre Clancier, Christophe Mahy, Béatrice Marchal, Laurent Albarracin, le vieil ami de Pierre Bergounioux, à Brive.
Quelques recueils publiés ont reçu de beaux prix de poésie. Pierre Dhainaut, prix Apollinaire, Gérard Bayo et Philippe Mathy prix Mallarmé, Arnoldo Feuer, prix Verlaine, Anne Dujin, prix du premier recueil de poésie (elle publie maintenant chez Gallimard), etc. Les dernières éditions sont Mon âme ne roule pas en Audi de Dominique Sampiero, Le travail du monde de Jean-Louis Rambour, Pourquoi l’oiseau et Poésie plane de Pierre Garnier, Passage au marbre d’Alexis Bernaut, Cousu, décousu, profil perdu de Françoise Le Bouar.
Il faut espérer que ma découverte sera celle de nombre de lecteurs de notre République des Pyrénées. Franchement, qu’est-ce qu’une vie sans poésie et sans poètes ? L’herbe qui tremble les accueille, les publie et les accompagnent pour que leurs œuvres resplendissent de toutes les lumières de la création.
Philippe Jaenada, La désinvolture est une bien belle chose, roman, éditions Mallet-Barrault, 22 €, 478 p.
Parue le 29 octobre 2024
Elle était belle, intelligente, libre et désinvolte. Vingt-ans tout juste, Kaki se jette par la fenêtre de l’Hôtel Mistral, rue Cels à Paris. Philippe Jaenada a cette phrase : « Je sais très peu de choses d’elle et je pense qu’il sera impossible d’en découvrir beaucoup plus. » Il va pourtant s’employer à aller plus avant dans sa recherche. Comment ? penserez-vous. Comme il fait d’habitude. Il enquête et enquête encore, aidé par ses fidèles assistants et amis qui lui livrent nombre de découvertes de leurs investigations sur ces jeunes côtoyant ce bistro, rue du Four, au Quartier Latin. À cette occasion, pour les besoins de la cause, il décide (l’idée est astucieuse) de faire un tour de France aux marges de l’Hexagone : de Dunkerque (pas à Tamanrasset, évidemment) à Hendaye, en passant par Bagnères-de-Bigorre et Port-Vendres, Briançon, Menton, and so on… pour revenir à son point de départ, près de la Mer du Nord. Il va d’hôtel en hôtel, de bars en cafés et bistrots où l’attend un, deux whiskys voire trois, s’il y a lieu. Dans « La désinvolture est une bien belle chose » Philippe Jaenada nous transporte au Quartier Latin des années 1950 de l’autre siècle. Chez « Moineau », ce bistrot où des jeunes en déshérence boivent, discutent, s’aiment, se trompent gaiement, fument des pétards. Parmi ces jeunes désinvoltes, Kaki, Jacqueline Harispe. L’inspecteur principal Jaenada mène donc l’enquête. Il interroge archives, témoins. Il a lu bien sûr « Dans le café de jeunesse perdue » de Modiano. Moineau et ses jeunes habitués sont au centre de son investigation. Par cercles concentriques, il s’en éloigne (comme lui de Paris) car chaque personnage de ce drame devient un fil qu’il tire pour mieux appréhender l’éventuelle vérité de ce suicide. L’humour y est roi, sa vie privée en rajoute. On rit. Il y découvre Henry de Béarn, prince du Béarn, de Chalais, duc de Cantabrie, comte de Brassac et de Marsan, marquis d’Excideuil. N’en jetez plus ! Pour le lecteur entêté et hésitant (ce n’est pas incompatible) que je suis, c’est plus qu’une surprise. Elle s’accompagne bientôt par la découverte de Jean-Claude Guilbert, l’écrivain, et surtout de Guy Debord, l’auteur de « La Société du spectacle », ouvrage qui reste aujourd’hui encore d’actualité. Joanada lui règle son compte : il lui fout le cafard ! On apprend (je me répète, je le sais !) que Debord est élève à l’automne 1942 au lycée Louis-Barthou à Pau où Pierre Bourdieu est interne, avec Jacques Lasserre, ami de Bourdieu, qui joua un grand rôle, dans ma vie chaotique et nomade. Jaenada est un infatigable observateur de tout ce qui vit et s’agite autour de lui. À Dinard, l’épisode de la crêperie est splendide. Il reste parisien, hélas, désignant ce qu’il traverse de « province ». Lorsqu’il quitte un Hendaye hivernal, il dit : « Un dément faisait de la planche à voile à toute berzingue sur l’océan noir et démonté. Il y a toutes sortes de gens dans le monde. » Si j’avais été inspiré j’aurais pu penser la même chose ! Jacqueline Harispe est néanmoins sa boussole. Son odyssée hexagonale en est la carte. Dans la chambre de l’hôtel Mistral où l’auteur se tient enfin, il écrit : « Je me penche légèrement, je regarde en bas, les éclats de verre dans le caniveau. Une seconde quarante-six. Je regarde ma main. Je regarde en bas. J’ai le vertige. » Je l’ai eu moi aussi, en achevant cet émouvant roman.
Paul Mirat, Zigzags, éditions Monhélios, p. 143, 14 €
Parue le 12 novembre 2024
Paul n’a jamais apprécié les lignes droites, il préfère les chemins de traverse. Il aime les voyages, quelles que soient leur forme et leur destination. Zigzags, son dernier ouvrage en est le viatique. Lorsque j’ai achevé la lecture de ses histoires, je ne sais pas pourquoi, je l’ai vu sur sa bicyclette traversant la saligue de Meillon vers Assat, longeant le vieux gave de nos enfances et adolescences. Il ne faut pas être grand clerc pour découvrir le « sale gosse », le rebelle qui, mois après mois, année après année, dérange et dérangera l’avenir plus ou moins prestigieux que ses parents ont fondé pour lui.
Sur la photo de couverture prise sur l’aéroport de La Habana à Cuba – il travaille alors pour une compagnie pétrolière — le fringant jeune homme à tout d’un aventurier qui ose tout. Jamais, Paul Mirat n’est tenté par le pathos habituel d’une flopée d’autofictions qui nous ennuient avant de nous agacer. Bien au contraire, son style est alerte, nerveux, léger, sans prétention. Il ne veut rivaliser avec personne. Il dit sa vie passée et présente tout simplement. Il rit de lui-même et nous fait sourire et rire lorsqu’il nous offre ses tribulations anglaises, étasuniennes ou sudaméricaines.
Car Paul a la passion de l’aviation, il faut lire ses lignes sur les Frères Wright pour s’en convaincre. Il a voyagé pour former sa jeunesse dont on ne peut être qu’admiratif. Il en rapporte toujours quelque histoire incroyable. Il a l’âme aventurière, allant et venant, humant l’air de Londres, de Buenos Aires ou de San Francisco. Il ne sait pas rester en place (j’en connais un autre !) « Avril 1974, j’ai dix-huit ans et languis au lycée (ah, quel pire ennemi que l’ennui !) quand, coup de tonnerre, Giscard m’offre la majorité (…) c’est donc d’un pas pressé que je me dirige vers les bureaux de la caserne Bernadotte, bien décidé à gagner mon billet pour Tahiti. » Le voilà parti, là-bas, « au cap deu monde » (1). Il n’aura de cesse de décamper. Il aime l’air frais des horizons magnifiques. Aujourd’hui, encore, avec son « auto », il parcourt Béarn, Pays basque, Landes, Gers. Ses zigzags sont érudition fluide, mémoire vive, souvenirs délicats, surprises et enchantements. Je le répète Paul Mirat aime rire. Certes, il peut comme tout un chacun avoir ses tristesses, ses douleurs mais peu lui importe, il pérégrine avec son béret et son stylo. Ses histoires sont la légèreté même. Les célébrités rencontrées y perdent souvent leur superbe. Comme on dit en Béarn : « Qu’èm chic de causa ! » (2) Et qu’on ne vienne pas me dire qu’il est un auteur local. Cela n’existe pas. « L’universel, c’est le local sans les murs » comme l’a si bien écrit Miguel Torga.
1. Au bout du monde.
2. Nous sommes peu de chose.
Jean Vignau, Le silence de l’hirondelle, éditions Gypaète, 171 p., 16,90€
Parue le 26 novembre 2024
Félicia, adolescente, treize ans, quitte à l’automne 1912 sa famille et sa Navarre natale pour Mauléon, capitale de la Soule. Elle et ses compagnes navarraises et aragonaises traversent non sans mal les Pyrénées pour travailler dans l’industrie balbutiante de l’espadrille. Le chemin est bien sûr semé d’embûches. Une frontière est toujours difficile à franchir, hier comme aujourd’hui.
On les appelle hirondelles (en basque « enorak » ou « ainerak ») car elles arrivent à l’automne et repartent au printemps avec, si possible, le gain modeste de leur douloureux labeur pour constituer le fameux trousseau en vue d’un mariage avec un jeune homme resté au pays. Comment ne pas le dire, elles sont exploitées voire surexploitées par des patrons sans scrupules.
Félicia, belle et intelligente jeune fille, est le personnage central du roman de Jean Vignau. Le déterminisme anthropologique et social l’obligerait à suivre ses camarades ouvrières lors de leur départ printanier mais il en ira autrement après son retour en Soule à l’automne 1914. C’est là toute l’originalité de cette narration. Elle s’inscrit dans la volonté farouche d’une adolescente étrangère d’affronter un monde hostile, cynique.
Félicia ne repart donc pas à Burgui, village de la vallée de Roncal, le pendant sud de notre vallée de Barétous (Varetons) en Béarn. Une petite voix, son âme solitaire et abîmée, lui enjoint de rester à Mauléon où un étrange destin s’ouvre à elle. Elle traverse ce vingtième siècle commençant, contre vents et marées. Et Dieu sait si les événements, le premier conflit mondial entre autres, la déstabilisent, parfois la désespèrent. Heureusement, le hasard ou la Providence — allez savoir ? — lui fait rencontrer à la Haute Ville, Melle Enara Etchemendy, institutrice retraitée, qui deviendra lentement mais sûrement son mentor et une grand-mère de substitution. Elle lui enseigne la langue française, les « manières du pays », « l’habitus », l’univers dans sa plénitude et sa complexité. « (…) Melle Etchemendy avait gardé punaisée sur un mur une carte qui représentait le monde entier, jamais elle (Félicia) n’avait vu ça, une carte de la planète. »
L’apprentissage nourrit sa volonté de se fondre dans le paysage. Non seulement elle y réussit mais elle bénéficie de l’affection désintéressée de cette vieille dame. Les années passent, l’histoire déroule son récit. L’industrie de l’espadrille est impactée par la crise de 1929 : notre héroïne en connaît les suites économiques et sociales. Bientôt, survient un prodige, elle est faite héritière d’Enara. La chance lui sourit encore lorsqu’elle est embauchée comme gouvernante des deux enfants d’une famille bourgeoise qui lui permet d’échapper à la précarité économique.
Vient alors le temps de l’amour avec la rencontre inopinée de Fernand. Tout pourtant ne va pas comme elle le voudrait. Certes, l’amour l’habite, le bonheur s’installe, mais son âme reste souillée. Je n’en dirai pas plus, bien sûr. Ainsi, parfois l’hirondelle peut faire le printemps… La réussite du roman de Jean Vignau est double. La narration est menée avec délicatesse.
Félicia, l’archétype de la résilience féminine, la porte jusqu’au bout. On ne lâche à aucun moment l’ouvrage. Il se lit quasiment d’une seule traite. En outre, l’auteur nous découvre ce pan oublié de l’histoire industrielle de Xiberoa (Soule). Un roman féministe écrit par un homme, à lire et à recommander.
Kamel Daoud, Houris, Gallimard, 412 p., 23 €
Parue le 11 février 2025
Aube, jeune femme de 25 ans, coiffeuse pour femmes au quartier Miramar d’Oran, attend, inquiète, la fête de l’Aïd, jour du sacrifice des moutons. Elle habite à quelques deux cents mètres de la mosquée et de son virulent iman salafiste qui règne en maître sur ses fidèles. Il la désigne comme une mécréante, une impie. S’il pouvait, que ne ferait-il pas ? La gorge d’Aube montre la trace ineffaçable d’un égorgement lors du massacre islamiste dans son village natal le 31 décembre 1999. « C’est une longue grimace, une balafre ahurissante. » Son père, sa mère, Taïmoucha, sa chère sœur, tous les villageois y compris le bétail y ont été assassinés. Le carnage s’est déroulé le dernier jour des années noires qui ont vu les groupes islamistes affronter l’armée régulière. Boucheries de masse, viols, mariages forcés et violences en tout genre, ont scandé cette sanglante période que le régime algérien a délibérément ensevelie au nom d’une réconciliation nationale factice et injuste. Aube a été sauvée in extrémis par Khadija, avocate renommée, devenue sa mère adoptive qui s’emploie à lui faire recouvrer la voix. Elle porte en effet une canule ? Dans un monologue intérieur, la jeune femme conte à l’enfant qu’elle porte le récit de cette longue série d’atrocités. L’enfant, son Houri, a été conçu clandestinement avec un jeune marin qui ne rêve que de quitter l’Algérie. Elle désire s’en débarrasser pour lui épargner la vision d’un pays où le général, le commissaire, l’iman, pères et maris bâillonnent les femmes réduites au silence. Aube décide alors de revenir sur le lieu de la tragédie, son village natal. C’est lors de ce voyage pour le moins dramatique, « Je dois marcher vers la vérité sur cette route qui grimpe », qu’Aïssa Guerdi, libraire blessé par les mêmes, la fait monter dans son véhicule. Il va, de ville en ville, récupérer le fruit de ses ventes avec sa camionnette et son stock d’ouvrages. Il ne peut vendre que des livres de cuisine et le Coran. Sa famille « honorable » a elle aussi été massacrée par les fous de Dieu. L’autoroute est longue vers Relizane, l’Aïd bat son plein, partout les moutons sont égorgés. Aïssa lui raconte l’horreur dont il a été témoin. Elle l’écoute, s’agace, supporte. Lorsqu’ils arrivent à Had Chekala, où la jeune femme a été égorgée, c’est un champ de ruines et de sang. Il ne reste rien de la tuerie, seul le silence contraint, de nouvelles menaces.
Un nouvel Iman régit le village. Dans ce roman, l’Algérie est une nation où le pouvoir toujours aux mains des militaires et l’islam exercent une domination sans partage sur les femmes. Le voile requis est ici le symbole de tous les enfermements. L’air y est irrespirable à tel point que nous respirons nous aussi avec difficulté et tentons à chaque page de reprendre notre souffle. Dieu merci, l’espoir est possible sur la plage de la baie des Andalouses, à 25 km à l’ouest d’Oran.
Kamel Daoud dénonce la vie de souffrances et d’exil des femmes algériennes. Il montre combien le régime algérien est étroitement lié à un islam sunnite salafiste installé en 1980. Il est devenu, lentement mais sûrement, par son appareil législatif et ses pratiques antidémocratiques, une dictature qui ne veut pas dire son nom. Un roman digne et fort dont on ne sort pas indemne.
Jacolet Abadie, La Chélidoine, Des plantes, des femmes et des hommes en Gascogne et ailleurs, CLAB, Assat, 2024, 345 p., 26 €.
Parue le 18 mars 2025
Cet ouvrage est beau. Sa couverture en atteste. C’est une équipée populaire et savante qui nous parle de la civilisation gasconne souvent oubliée parfois trahie et caricaturée. C’est Jacolet Abadie qui l’a pensée et réalisée avec l’aide d’une poignée d’amis. Onze passionnés et passionnées venus à sa rencontre avec leurs savoirs et compétences respectifs : histoire, géographie, hydrographie, géologie, linguistique et patrimoine culturel immatériel, etc. « La Chélidoine » — vous savez son suc orangé guérissait nos verrues naguère ! — en est l’emblème. La lecture de l’avant-propos bilingue, signé de son auteur, nous conte son parcours pour le moins édifiant : il est devenu aveugle après un très grave accident professionnel et a tout mis en œuvre pour devenir autonome dans sa vie d’homme comme dans la maîtrise de l’outil informatique qui a participé de l’élaboration de ce livre. Très vite, on est saisi par la précision et la qualité des informations qui nous sont données à lire. La scientificité des contributions parlant aussi bien de la formation des Pyrénées que de la taupe (lo bohon) est incontestable. Ainsi commence l’itinéraire entre Béarn et Gascogne, avec des incursions en Occitanie et au Pays basque. Nulle frontière n’arrête l’investigation de ses contributeurs. La visée d’ensemble est anthropologique car, comme le sous-titre l’indique, l’espace et le temps ont toujours été investis, modelés par les hommes et les femmes de ces pays. Nous cheminons d’un pas vaillant et nous apprenons. Le livre devient un enseignant bienveillant mais sérieux. Il sait manier l’humour. L’activité agricole d’antan illustre l’ensemble de ses pages de l’écrit où l’occitan est omniprésent, croisant l’espace et le temps. Il nous dit aussi un incroyable lexique quelquefois oublié qu’on s’empresse de de noter. Nous passons allègrement des emblématiques « vaquetas » béarnaises au foin et fourrage : (…) « Lo hen », le foin est l’ensemble des herbes d’une prairie fauchée et séchée au soleil, servant plus tard de nourriture pour le bétail ; on dit ainsi : « ahear lo bestiar », donner au bétail le foin dans l’étable, en tenant compte « qu’a cada bèstia lo son hen », à chaque bête on donne le foin qu’il convient. » Nous passons de la garbura et son alchimie légumière au casau bearnés le jardin béarnais, qu’une chanson de Simin Palay et Pengabelòt de Nadau éclairent. L’ouvrage n’oublie pas la gastronomie et le vin, le « juranson » et le madiran, bien sûr. Au fond, ce livre est un dictionnaire amoureux de notre environnement proche et lointain. Nous nous y promenons, cueillons ici du thym (lo pimbo) et là, une tomate fraîche d’une aube de juillet. Vraiment, un ouvrage à lire à tout prix. On n’en sort surpris d’avoir tant appris.
Le livre est disponible au CLAB à Assat- Hubert Lassus-Pigat, 06 08 68 38 20, à la librairie L’Escampette, au Parvis et à La Ciutat.
Denis Podalydès, L’ami de la famille, Souvenirs de Pierre Bourdieu, éd. Julliard, 249 p., 2025, 21€
Parue le 22 avril 2025
Albert Bourdieu dit à Pierre, son fils, interne au lycée Louis-Barthou, qu’il est venu chercher : « Mainat, qu’as caishau ! » (Tu as du cran !). L’établissement scolaire : « où, malgré sa flamboyante réussite scolaire, Pierre passa probablement les pires années de sa vie. » L’homme est peu connu au regard de la notoriété mondiale du sociologue (1). Comme si elle avait masqué une existence rebelle à sa médiatisation qu’il a longtemps refusée, hormis lors des grèves de l’automne 1995 lorsqu’il s’engagea pour le mouvement social.
Denis Podalydès s’est lié d’amitié au lycée Henri IV avec Emmanuel, le troisième fils du sociologue. Il découvre dans les années 1980 sa famille. Confronté à la guerre que se livrent ses propres parents, il trouve là un havre de paix et de bienveillance : « (…) Je commence aussi par l’éblouissement pur, probablement trompeur, qui me fait voir la famille, les lieux, les moments, dans une lumière glorieuse qui m’attire encore. » Il devient « l’ami de la famille » et part en vacances à Lasseube où les Bourdieu possèdent une maison de villégiature.
Dans un lent processus intérieur, il va avec sa fragilité, ses questions, observer cette « tribu », et particulièrement Pierre. Sa hauteur de vue, son humilité, ses silences, le captivent. « À mes yeux, Pierre était avant tout le père de mon ami d’école auquel j’attribuais, à force de le voir dans sa fonction familiale, une autorité naturelle, protectrice, plutôt qu’intellectuelle et philosophique. »
Denis Podalydès y séjourne plusieurs étés jusqu’en 1993. Il découvre alors combien l’homme et le sociologue ne font qu’un, combien les concepts fondateurs d’une œuvre magistrale questionnent son existence de jeune homme à la croisée des chemins. Combien aussi le rôle de Marie-Claire, son épouse, est central dans cette communauté. C’est confronté, bousculé, par ces concepts qu’il fera in fine ses choix.
L’œuvre de Bourdieu est un miroir, le révélateur d’une vie débutante. Il est pris entre deux feux, deux « champs ». N’est-il pas l’héritier de la grande bourgeoisie versaillaise et de la petite bourgeoise d’un père exilé dans sa propre famille ? Heureusement, Emmanuel, son ami, est son modèle. Comme ses frères aînés, il est normalien, et sera agrégé de philosophie comme son père, et cinéaste.
Denis Podalydès est un vrai prestigitateur. Il fait son autobiographie au prisme de son amitié avec l’intellectuel français. Il voit que la pensée de Bourdieu n’ôte pas à l’individu sa capacité à choisir d’autres voies que le conformisme sociétal oblige trop souvent. Il se découvre, comme Pierre, rétif.
L’hommage émouvant qu’il lui rend est celui d’un fils à un père. « Albert réagissait en béarnais. Il était fier de lui, de sa rétivité, que toute la tradition locale glorifie au point devoir un bon signe, tant pour une chose que pour une personne, dans un abord difficile ou des dehors agressivement défensifs : « Ariçon ariçat, castanha lusenta » (2) (bogue hérissée, châtaigne luisante).
1. Victor Collard, Pierre Bourdieu, Genèse d’un sociologue, Cnrs éditions, 2025.
2. Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, éd. Raisons d’agir, 2004.
André Minvielle, « Hop ! À choper sans achopper » », éd. Les Chaudrons & les Mutins de Pangée – www.cinemutins.com/ – https://www.andreminvielle.com/les-chaudrons – Livre CD-DVD, 25 €
Parue le 3 juin 2025
Est-ce un livre, un poème épopée, un livret d’opéra ? Les trois mon général. Un objet identifié, me dis-je. Je me trouvais le 24 avril dernier au fond de la grande salle du Parvis-Espace culturel Leclerc à Pau. J’étais encore une fois en retard. J’ai pris une des dernières chaises quand André Minvielle, Marina Jolivet et Bernard Semerjian ont livré à un public nombreux, ce « Hop ! À choper sans achopper ! ».
Je tenais l’ouvrage dans mes mains et la voix d’André Minvielle venait en écho de la couverture bleue où le visage du chanteur d’azur décoré prononce notre « Hop ! ». L’ouvrage est un feu d’artifice de chansons, d’une succession de courts textes qui retrace son histoire, de deux DVD, un d’Olivier Azam des Mutins de Pangée, et l’autre de Bernard Sermerjian, des illustrations du peintre Martin Lartigues et de Marina Jolivet. Laure Guillot a mis en page « l’objet identifié ». Un livre à projeter, interactif en diable, sorti de son antre de jazz. Un « truc » diront certains où la voix et l’image se séduisent, et s’aiment dans la « minvielle à roue » qui avance, recule, comme si le temps — il n’existe pas, paraît-il ! — était délibérément malmené, bousculé, livrant ainsi aux lecteurs des images d’un patrimoine filmé trop longtemps oublié, exilé. On y voit des films des années 1950 et 1960 montés par Bernard Sermerjian, recueillis à Nay, à Arette, ailleurs. L’ouvrage est aussi l’histoire d’une vie d’artiste, de Pépé Nunca aux temps lointains des « baloches » à la première naissance avec Bernard Lubat et sa « companhia » à Uzeste du « Hestenau de las arts ». C’est d’ailleurs dans ce lieu improbable que je l’ai retrouvé. J’ai encore dans l’oreille l’écho de « La vie d’ici-bas », cette chanson qu’il chantait, devenue non pas un tube mais un jalon de nos mémoires. Une valse qui n’en finit pas de nous valser, à en avoir le tournis.
Uzeste de Félix Castan, d’Archie Sheep, André Benedetto, et de Bernard Manciet, mon soutien, mon ami. Puis est venu l’envol solitaire car il fallait bien qu’André devienne Minvielle, qu’il s’invente un chemin de crêtes : chanteur de jazz, primé et reconnu, qui chante Nougaro et Trenet. Entre deux concerts, il a fait « Gueules de voix » et « Suivez l’accent ».
Les années passant, il a élu domicile au quartier Clarac à « Nai, entà saber que cau tornà’i ! » (1) Marina et ses dessins, ses créations qui n’ont rien d’enfantin l’y accompagnent. Une vraie piste où leurs pas valsent les cailloux du Petit Poucet, où on côtoie le gave en crue ou ensommeillé, où on croise le « Ti’bal Tribal », Fernand Nino Ferrer et Juliette la « hilha » qui tient du père et chante en occitan : une carrière menée avec brio. Puis bien sûr, André Minvielle ne s’arrête pas en si bon chemin. Il est par monts et par vaux.
On le réclame. André tourne la manivelle, Bernard est aux manettes et Marina illustre le tout. Une pleine réussite. Au Parvis, le crépuscule printanier venait à pas lents, comme un voleur de soleil, lorsque les applaudissements ont éclaté. Hop ! « Tric e trac, lo conde qu’ei acabat ! » (2). Enfin, je ne crois pas, il a de beaux jours devant lui.
1. À Nay, pour connaître la vérité, il faut y aller.
2. Tric e trac, le conte est fini ! »