Chronique parue hier samedi 10 octobre dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées.// Cronica parescuda ger dissabte 10 d’octobre en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.
La France possède, depuis des siècles, une diversité linguistique exceptionnelle. Peu de pays en Europe peuvent s’en prévaloir, et pourtant, nos élites dirigeantes et nombre de nos intellectuels, méprisent les langues de France ou les voient comme autant de dangers menaçant la République et ses valeurs. Je me souviens des réactions récurrentes de mes interlocuteurs : « Ah bon, vous défendez ces patois ? Voyons, Serge, vous savez bien que les mouvements régionalistes sont réactionnaires ! » Cela avait le don de m’agacer voire de m’énerver : j’étais donc de facto désigné comme réactionnaire, peut-être maurrassien…
Petits et grands « linguicides » (1) ont scandé notre histoire. Le rapport de l’abbé Grégoire, par exemple, à la Convention, en 1794, a fait de ces idiomes — parlés par la majorité des citoyens français qui n’étaient plus des sujets du roi — des viatiques de la contre-révolution. Le rapport Barère réitéra, plus tard. C’était une contre-vérité justifiant (lire dans ce dessein Mona Ozouf, De Révolution en République, pour comprendre la visée linguistique et centralisatrice des Jacobins) stigmatisations et répressions de populations qui avaient simplement le tort de ne pas parler la langue du Bourbon que cette Révolution venait de guillotiner.
Notre pays est incroyable.
Quand on entend nombre de nos parlementaires déclarer leur opposition à l’enseignement de l’occitan dans l’enseignement public ou dans le système laïc et gratuit Calandreta, ils créent à dessein un imaginaire anxiogène. Comme si une langue était l’arme des crimes commis par les hommes qui la parlent. La langue allemande serait-elle responsable de l’horreur nazie ? Regardez, combien l’éventualité de l’enseignement laïc de l’arabe dans l’enseignement public subit les assauts des mêmes représentants du peuple.
Que pense Emmanuel Macron de cette diversité ? La réforme du Bac et du lycée de J-.M Blanquer, son ministre de l’E.N., ne parle pas en sa faveur. Peut-être veut-on, mine de rien, faire disparaître lentement mais sûrement ces langues ? La langue d’oc (le béarnais, ici) est bien mal en point. Chaque jour expire nombre de ses locuteurs. Chaque jour son enseignement, notamment au lycée, décline et s’éteint, et ne peut ainsi compenser leur disparition.
On dit que nos concitoyens et la grande majorité de leurs élus en ont fait leur deuil, et que son sauvetage leur paraît désormais inutile. Seul l’anglais ou le chinois trouvent grâce à leurs yeux. Que feront-ils quand elle sera « morta e sepelida » (2) ? Je vois, déjà, ses fossoyeurs se convertir en « aurostairas » (3) enfiévrées qui lui dresseront des monuments plus beaux les uns que les autres.
1. Élimination concertée d’une langue par des politiques explicites.
2. Morte et enterrée.
3. Pleureuses professionnelles lors des obsèques.