RETOUR EN PAYS NATAL

Recension parue le mardi 21 juillet 2020 dans La République des Pyrénées. // Recension pareishuda lo dimars 21 de julhet 2020 en La République des Pyrénées.

Pierre Testud, Algérie : Les Oursins de mon enfance, éditions d’Albret, octobre 2019, 20€, 228 p.

Nous en sommes tous là, nous revenons sur nos pas. Nous allons, inquiets, à la recherche de ce temps jadis où l’enfant regardait le monde qu’il aurait bientôt à affronter. La mémoire guide nos pas, toujours, car comment vivre sans cette lointaine contrée du souvenir, spectateurs d’une histoire heureuse ou douloureuse ?

Pierre Testud, né à Novi, village à côté de Cherchell, en Algérie, revient le 4 octobre 2016 en ce pays qui fut et qui est. Ses camarades de l’école l’attendent et le fêtent dans cette Algérie qui n’a jamais cessé de traverser et subir drames et tragédies ; un pays qui a peu connu la paix et la liberté que la démocratie offre à ses citoyens. Un pays où la rente gazière est une malédiction pour le plus grand nombre d’entre eux.

L’ouvrage est récit du commencement et, en même temps, un regard porté sur l’histoire coloniale de ce « département français ». Un va et vient, un reportage sur son histoire et l’histoire d’un village à l’heure de la colonisation, terrible et sanglant envahissement, puis sur de la Guerre d’Algérie : « Mon souci fut celui de la découverte. Loin du déni, de la repentance, loin de la « nostalgérie ».

En cet automne de 2016, il retrouve ses camarades de classe qu’une photo vieillie montre en septembre 1956. Pierre Testud, comme bien d’autres, y cherche la voix de l’amitié brisée par l’exil. 60 ans le séparent de ce moment figé qui en dit long sur ce qu’était ce pays que la guerre de libération déchirait déjà. Le livre courageusement jette à la poubelle tous les poncifs sur l’Algérie qu’ils soient ressassés par les « pieds noirs » ou par l’illusoire nostalgie d’une révolution, accouchée d’une dictature militaire. Ces « oursins » — la polysémie du mot est signifiante — est une tentative réussie de regarder les yeux dans les yeux la réalité de la colonisation française et de l’exil des « Européns ». L’auteur nous livre, à chapitre passé, les épisodes sanglants que la grande majorité de nos compatriotes ignorent ou refuse de voir. La République a, en effet, beaucoup à se reprocher. Il faut lire « Alger, 8 mai 1954 » pour comprendre qu’à cette date tout commence et tout finit : le divorce est consommé. Pour celui qui écrit ces mots, l’émotion lui dit que la paix et la réconciliation est chose belle et fondamentale pour le devenir de l’homme.

BLÒG D’ESTIU –BLOG D’ÉTÉ

Les chroniques hebdomadaires publiées chaque samedi dans la page Débats de La République des Pyrénées se sont achevées le samedi 4 juillet dernier. J’ai donc décidé de publier cet été les articles et recensions d’ouvrages que La République des Pyrénées me confie.

Carl Einstein : un homme libre.

Article paru le lundi 13 juillet dernier – article pareishut lo dilens 13 de julhet passat

Dans ce village où jadis la Vierge, dit-on, tendit à une jeune bergère un « bèth arram » (1) pour la sauver de la noyade, le 5 juillet 1940, un homme au bout de ses forces, dos aux Pyrénées, sauta du vieux pont de Bètharram dans le gave, fort profond à cet endroit. Un berger retrouva quelques jours après, à Bœil-Bezing (Buelh-Vesing) (2), le corps de Carl Einstein, sur une berge du torrent pyrénéen. Dimanche dernier, 5 juillet 2020, l’association « Carl Einstein-François Mazou, combattants de la liberté » (3), célébrait, sous un soleil d’été, sur ce même pont, les 80 ans de ce drame. Une communauté fraternelle réunie à l’appel de Hans Hartje, son président.

Carl Einstein, né en 1885, à Neuwied en Allemagne, fait des études de philosophie, philologie et histoire de l’Art à Berlin. Très vite, lors de ses premiers séjours à Paris, il découvre Picasso, Braque et bien d’autres peintres, lumières du cubisme. Lors du premier conflit mondial, il est soldat. En 1915, il publie « Negerplastik » (l’art/la sculpture nègre) ; en 1918, il fait partie du Conseil révolutionnaire des soldats de Bruxelles ; en 1919, il s’engage dans la révolution spartakiste à Berlin. Einstein est un révolutionnaire au plein sens du terme. Il aime et défend la liberté que menacent toutes les dictatures. C’est un l’homme libre face à l’histoire et à ses tragédies.

À Paris, où il revient au début des années 1920, il approfondit sa pensée sur l’art et, particulièrement, à travers l’« art nègre » dont il investit la pratique et le sens. « L’Art du XXème siècle », son deuxième ouvrage le voit comprendre combien le cubisme naissant change absolument la perspective de la peinture. Il fonde — ce qui montre combien il est reconnu comme penseur de la modernité naissante — avec Georges Bataille et Michel Leiris, la revue « Documents ».

Il rédige, en 1933, le catalogue d’une vaste exposition consacrée à Braque, au Kunsthalle de Bâle, en Suisse. Il avance, encore et toujours. Investit l’art cinématographique sur lequel il théorisera : il est scénariste, pour Jean Renoir, du film « Toni » (4). Vient Hitler. Il mène sa guerre intérieure contre les juifs, les démocrates, les métèques ; il la porte aussi à l’extérieur contre les démocraties défaillantes. La France, dont les dirigeants s’obstinent à ne pas voir les nuées de l’Apocalypse à venir. La guerre d’Espagne éclate et il est déjà membre de la « Colona Buenaventura Durruti » dont il fait l’éloge funèbre.

À l’hiver 1939, Carl Einstein repasse la frontière comme ses camarades de combat. Il est interné dans le sinistre camp d’Argelès, en Catalonya Nòrd ; rejoint Paris où il est à nouveau interné. Dès lors, il devient un apatride comme Walter Benjamin qui passe sa « dernière frontière » et s’ôte la vie à Port-Bou en Catalogne. Einstein, lui, fuit la capitale sous la menace nazie dont il connaît l’antisémitisme forcené que le futur proche viendra plus que confirmer. Au bout du bout, il finit par arriver chez les Pères de Bètharram, aux premiers jours de juillet 1940.

Dimanche dernier, Pierre Vilar, a dit que la mort de Carl Einstein devait nous rappeler à notre devoir d’humanité car les milliers de migrants, dont on refuse l’accueil en Europe, sont eux aussi sans patrie. N’ont-ils pas d’autre sépulture que la Mer Méditerranée ? Lorsque André Minvielle a jeté son lourd « arrebòt » (5) dans l’eau émeraude du gave, une nouvelle histoire s’est ouverte pour cet homme peu connu et que beaucoup devraient connaître et reconnaître.

1. Beau rameau.

2. Sa tombe se trouve à son cimetière ; une plaque y a été apposée, don de Michel Leiris.

3. Créée en 1996, à Bœil-Bezing, à l’initiative de François Mazou.

4. wikipedia.org/wiki/Toni_(film, _1935).

5. Galet.

VOUS N’AURIEZ PAS UN LÉGER ACCENT ?

Article paru le jeudi 16 juillet dernier avec le titre  » Plaidoyer pour nos accents »

Jean-Michel Apathie & Michel Feltin-Palas, J’ai un accent, et alors ? témoignage et enquête sur une discrimination oubliée ? éditions Michel Lafon, mars 2020, Paris, 236 p., 17,95 €

Dès son nom et mandat local énoncés, le chœur germanopratin (1) a moqué l’accent de Jean Castex (2). La palme est revenue à Bruno Jeudy qui a « tweeté » : « Le nouveau Premier Ministre Jean Castex n’est pas là pour « chercher la lumière ». Son accent rocailleux genre 3ème mi-temps de rugby affirme bien le style terroir. » Sur le champ, les commentaires sont allés bon train, allant jusqu’à suggérer que cet accent empêchait le nouveau 1er Ministre d’exercer pleinement sa tâche.

Jean-Michel Apathie, journaliste à LCI et à La 5 et Michel Feltin-Palas, rédacteur-en-chef à l’hebdomadaire « L’Express », ont écrit « J’ai un accent, et alors ? » un livre consacré à la « glottophobie », la discrimination linguistique fondée sur le mépris de la langue de l’autre et sur la langue. Publié en mai dernier quand la Covid19 tuait encore nos concitoyens, il décrit et dénonce ce qu’a subi et subit Jean Castex.

L’entame du livre rappelle l’incident qui vit, le 17 octobre 2018, Jean-Luc Mélenchon vilipender Véronique Gaurel, journaliste de France 3, qui lui posait une question sur les déboires judiciaires de Fillon et de Le Pen et donc des siennes après la perquisition que le siège de L.F.I avait subie. Il prit l’accent marseillais pour riposter et éviter de lui répondre sur le fond. L’affaire fit grand bruit. L’accent devint alors objet d’une polémique nationale. Les deux auteurs concluent cette introduction par ce constat : « N’accablons pas trop, donc, le dirigeant de La France Insoumise. Car même si le bougre a tout d’un indécrottable jacobin, son comportement n’a rien d’exceptionnel. »

En effet, ils nous montrent à quel point il est important d’aller « au fond du problème » sans rechigner à briser les icônes, à déplaire. Apathie, seul journaliste à avoir un accent (souletin, en l’occurrence) à la télévision française, nous conte son parcours où la discrimination par l’accent est restée entière. « L’accent c’est toujours celui de l’autre. », disent-ils. Et cet autre, ce quasi étranger, ne mérite pas la reconnaissance que la citoyenneté lui octroie. Il s’en voit parfois exclu. Il y a donc, en France, un accent acceptable (l’accent neutre) qui a toutes les vertus de l’universalité et les autres qui sont dans l’impossibilité de l’exprimer.

Les encarts scandant l’ouvrage donnent la parole à historiens, sociolinguistes, ayant étudié et analysé cette discrimination qui touche aussi les langues de France. L’historien Olivier Grenouilleau nous dit que « depuis le règne de Louis XIV, une véritable opposition s’est constituée entre la capitale, présentée comme le comble du raffinement, et le reste du territoire. » Cette opposition n’a fait que s’exacerber au fil des siècles. Notamment, quand les « élites parisiennes » ont bâti leur forteresse imprenable. Nombre d’exemples concrets nous forcent à examiner la problématique telle qu’elle nous est montrée et non comme nous voudrions qu’elle fût. Celui concernant Michel Serres, qui se vit rétrogradé à l’agrégation de philosophie, démontre ô combien la réalité de cette sournoise xénophobie. Un sondage « Les Français et leur accent régional », réalisé par l’IFOP à la demande des éditions Michel Lafon, vient in fine soutenir ce témoignage sincère. Je l’ai lu d’une traite avec l’accent, bien sûr !

1. Actuellement le terme se réfère au milieu parisien politique, journalistique, et intellectuel, symbolisé par le quartier de Saint-Germain-des-Prés.

2. Autre forme gasconne de « castèth » (château).

Texte à paraître dans las actes du 3 ème colloque des Anthro-Pau-logiques consacré à l’expérience du journal Pays (avril 1977- octobre 1978), printemps 2018.

Pays ou traverser tous les champs du possible.

Sèrgi Javaloyès

À Dominique Ponneau

Lorsque Rémy Berdou m’a sollicité afin d’écrire cette contribution, je vous fais l’aveu que je ne savais vraiment pas ce que je pouvais dire sur cette période qui reste pour moi « nébuleuse ». C’est d’ailleurs la remarque que m’a faite ma femme à la lecture de mon premier jet, ce qui m’a encouragé à éclaircir quelque peu la « brume mémorielle » qui entourait jusqu’alors mon « souvenir » de l’hebdomadaire Pays et de ce que j’y avais pu faire ou ne pas faire.

Que m’en reste-t-il ? Des situations, des gestes, des visages, des prénoms et noms, des lendemains qui chantaient ou qui déchantaient. On dirait pour aller au plus simple, à la banalité, l’ambiance caractéristique de cette fin des années soixante-dix. L’effort de remémoration m’a donné en vrac : un immeuble cours Bosquet, un chien, nommé Txomin, deux ou trois bars palois, « La Poste », « Le Center » et « Le Français », tenu par un chauffeur de taxi. Puis, d’autres éléments me sont revenus, transportés par la lecture des deux tomes de la belle compilation effectuée par Jean-Paul Basly.

Rien de bien clair au fond.

Il m’a donc fallu revenir sur mes pas, mener une enquête policière à rebours, pour retrouver — regarder attentivement le tableau et ses ombres — les éléments d’un puzzle qui me semblait, il y a peu encore, à jamais éparpillés, voire perdus. Alors, n’y pouvant plus, j’ai cherché quels avaient été les événements marquants au niveau international, national et régional de cette année 1976, qui a vu la naissance de notre hebdomadaire. Internet, cet « enfer pavé de très bonnes intentions », m’a permis d’en établir une liste subjective.

Je me dois de préciser que j’étais absent du Béarn quand Pays a vu le jour, puisque étudiant en aménagement du territoire, à la faculté des Lettres et Sciences humaines du Mirail, à Toulouse. Certes, j’avais acheté au printemps 1977, une action de 50 francs (7,62 €) ; elle m’était parvenue accompagnée d’une lettre datée du 25 avril 1977 et des statuts de la société coopérative ouvrière de presse hebdomadaire « PAYS » [1]. Néanmoins, j’étais loin de m’imaginer que j’allais rejoindre, à l’automne 1977, après quelques semaines passées dans un hôpital militaire bordelais, l’équipe de Pays.

Nous sommes donc sous le règne de Valéry Giscard d’Estaing, élu de peu, en mai 1974, président de la République, face à François Mitterrand. En mars, la dictature militaire en Argentine s’installe, elle est comme le sombre et meurtrier écho de celle de Pinochet arrivée au Chili, le 13 septembre 1973.

J’ai noté que le 4 mars 1976, à Montredon-des-Corbières, à l’occasion d’une manifestation de vignerons, une fusillade éclate et on relève un mort de part et d’autre : Claude Marty, premier chanteur occitan, chante cette révolte ; Los de Nadau s’en inspireront.

En mai, le « Front de Libération Nationale Corse » (F.N.L.C.) est créé. En juillet, on coupe la tête à Christian Ranucci, accusé d’avoir enlevé et tué une petite fille ; s’ensuit la sortie de l’ouvrage à grand succès, Le Pull-over rouge de Gilles Perrault.

La France souffre d’une très rude sécheresse : le soleil brille sur le Béarn, pourtant le gave ne semble pas en souffrir… Martin Heidegger est mort, suivi de Luchino Visconti. La guerre du Viêt-Nam est bien finie et réunifié. La catastrophe de Seveso nous dit que l’industrie chimique peut être mortelle pour ses salariés et ses riverains, et que l’écologie peut être une réponse à la dégradation de notre environnement.

En Octobre, pour l’ancien maoïste spontanéiste (dilettante; l’avais-je été vraiment ?) que je n’étais plus, la « Révolution Permanente » de Mao-Tsé-Toung s’épuise et s’arrête. Le chiffre des victimes se compte par millions… Los Cortès franquistes à Madrid votent leur dissolution et mettent fin à une des plus vieilles dictatures d’Europe. C’est l’année du 1er concert du groupe Téléphone, du premier festival de Punk à Mont-de-Marsan qui accueille « Doctor Feelgood », « The Damned » et « The Clash ». Ce qui paraît aujourd’hui impensable…

Dans la France de 1976, l’inflation flirte avec les 10 % et le taux de chômage est de 4,2 %, ce qui ne laisse pas d’inquiéter (pour mémoire, il a presque triplé en 40 ans). L’ANPE devient un acronyme connu de tous. On s’y déplace chaque début de mois pour pointer : insensiblement la queue et la tête des chômeurs s’allongent… On s’y salue en souriant pour faire bonne figure. On se fait tout petit. La culpabilité passe et repasse. On est pressé de détaler pour rejoindre le premier bar où on tentera d’oublier ce sombre moment. La crise, puisque le mot est déjà sur toutes les lèvres, est pensée comme cyclique. Qu’en pense-t-on aujourd’hui ? Je ne vais pas tarder à en faire le constat en janvier 1978, après mon premier contrat de travail dans un centre de rééducation aux confins du Béarn.

La gauche a gagné les élections cantonales, pas dans les Pyrénées-Atlantiques. Le député-maire de Pau est toujours André Labarrère. François Bayrou n’est pas encore conseiller général de Pau-Sud, ni député. Voici pour ce qui est du contexte international, national, régional dans laquelle naît l’expérience Pays.

Une expérience, au sens que lui donne son origine latine : « celui qui sort du périr »[2], car il y a mille façons de périr et mille façons d’en sortir. Tout commence, je le répète, par une action de 50 francs acquise en 1977, lors de la souscription lancée par l’équipe de Pays ; pour la petite histoire ma mère l’a gardée dans une boîte à chaussures où jaunissaient photos et articles de journaux.

Quelques mois après, au printemps 1977, un concert de soutien au journal, dans la salle des fêtes de Nay (aujourd’hui évaporée ; elle était bel et bien amiantée), me fait découvrir de visu ce qu’il en retourne. Je crois me souvenir, si ma mémoire ne me joue pas encore un mauvais tour, que c’est le groupe « Ferrine Flòc », mené par André Toyes, aujourd’hui disparu, qui s’y produit ; un autre groupe de chanteurs fait la première partie.

Je recroise une troisième fois Pays à l’occasion d’un spectacle écrit pour les lycéens de Nay, regroupé, par Pierre Vignau, l’aumônier du lycée, rendu quelques mois après à la vie civile. La pièce s’appelle « Le Clown a pris le pouvoir », et est jouée à Pau, au Centre Rencontre et Recherche. Deux « types » viennent me voir, un certain Courtois et Roger Ollès que j’ai connu à la faculté de Pau. Ils me font une interview, tout en jetant un œil discret sur les lycéennes, passant et repassant. J’ai relu l’article, l’autre jour, et « que i a de qué se n’arríder »[3]. Ils s’y moquent gaiement de l’auteur-metteur en scène… On finit toujours par être moqué, me suis-je dit.

Quelques mois après, l’été 1977. Je pars à Dax, pour mon service militaire — je n’ai pas pu m’y soustraire — qui me voit gagner, trois semaines après, avec une poignée d’appelés de la dernière heure, l’hôpital Robert Piqué, à Bordeaux. On nous a bel et bien expulsés : nous étions sans doute trop vieux pour faire de bons soldats : c’est qu’on m’a rapporté, à l’automne, lors de ma démobilisation. La remarque m’a laissé rêveur.

Je vous fais grâce des péripéties qui me font rejoindre Pau, à l’hiver 1977 où je retrouve, par hasard, Srrge Garrocq et Sylvain Notey qui me transportent, immédiatement, dans les locaux du journal Pays, au cours Bosquet, à côté du célébrissime « Bar de la Poste », géré par Pierre et Prudence Harguindeguy, ressortissants basques, de retour de leur émigration californienne : notre deuxième Q.G. Un détail, qui a son importance, l’espace occupé par le journal se trouve au-dessus du cinéma pornographique d’un sexe-shop tenu par une ancienne élève de Sciences-Po Paris…

Nous rencontrons Claude Vidal, Patrick Busquet, Jean-Paul Basly dont nous fréquentons, le soir, plus tardivement « Le Center », leur QG . J’y vois Olivier Baulny, professeur de philosophie au Lycée Louis-Barthou, historien, spécialiste de l’émigration basco-béarnaise en Amérique du Sud, et bien sûr Los de Nadau : Jan, Ninon et Jaqueish. Bien d’autres encore dont j’ai retrouvé les patronymes dans l’ours des journaux que j’ai consultés, la semaine dernière. Un seul exemple : Françoise Peyre. Qu’est-elle devenue ? Elle peignait remarquablement, et se disait astrologue…

Voilà, tout était en suspens, comme si l’expérience que vivaient ces journalistes et ceux qui, à divers titres, les entouraient, était entre deux espaces-temps, l’ancien et le nouveau, pour créer l’improbable et le faire durer.

Le journal a eu deux périodes, celle de la scop de presse, le n°1 est d’avril 1977, puis la seconde, dite « Bouget – Le Natur » qui rachètent le titre, à laquelle j’ai participé plus activement. C’est à l’aune de cette deuxième tentative — je crois que le mot est adéquat — que je vous livre mes réflexions.

L’idée première est que Pays a été pour moi, une traversée de courte durée, quelques mois tout au plus : janvier à l’automne 1978… Une navigation dont je ne suis pas sorti indemne, sans pour autant m’en rendre compte immédiatement… Comment pourrait-il en être autrement ? Je dis bien « pour moi », je ne saurais parler en lieu et place de mes compagnons d’alors. J’avais 26 ans. « On n’est pas sérieux à 26 ans », dirais-je pour donner dans la formule rimbaldienne.

Je sortais de l’hôpital militaire la tête vide, sans diplôme, en déshérence, ne sachant où aller. Je cherchais une voie non tracée, n’étant pas au clair avec moi-même, ni avec le monde. C’était l’annonce équivoque d’une aventure à venir. C’est ça, une aventure banale où je pourrais éventuellement me lancer à tête perdue dans la vie, l’autre vie, au risque de me perdre, ce qui m’inquiétait certes mais ne fallait-il pas aller de l’avant. Je m’étais déjà perdu maintes fois et imaginais me retrouver un jour ou l’autre. N’est-ce pas notre condition que de chercher, parfois en vain, à nous retrouver seul à seul ? Bien sûr, je voulais bien essayer, mais sans en avoir à supporter les peurs qui m’habitaient depuis mon plus jeune âge. Une voie, dis-je, qui n’existait peut-être pas, qu’il me fallait pourtant emprunter.

Ce voyage a été, sans conteste, semé d’embûches. Comme toute entreprise personnelle ou collective, sociale, intellectuelle, linguistique, littéraire, créatrice, que sais-je encore ? Edgar Morin dirait l’épreuve unique de « la complexité du monde ». Un océan de doutes où j’ai été rapidement confronté à un nombre incalculable de difficultés. En effet, face aux fortes personnalités, les journalistes fondateurs, Claude Vidal et Patrick Busquet, et ceux qui les avaient suivis dans leur « tentative journalistique », Marie-Christine Aragon, Dominique Ponneau, que me fallait-il faire ? Que pouvais-je faire ? Dire ce que je n’étais pas capable ou ne rien dire ? Que pouvais-je mobiliser de ce que j’estimais être mes « compétences » pour gagner ma place dans ce mouvement, car Pays était « mouvement » vers un autre pays. Lequel ? Je ne saurais vous dire. Je ne le sais toujours pas. J’oublie d’autres individus que j’ai croisés ; par exemple Alex, le dessinateur, devenu plus tard célèbre. D’autres encore avec qui j’ai sans doute pris une ou deux cuites ici ou là, mais nous ne sommes jamais comptables de notre mémoire. Elle agit à sa guise, et se moque bien de ce qu’il en reournera…

Une confrontation déstabilisante, parfois enthousiasmante, souvent cruelle pour l’individu médiocre que j’étais ; individu qui manquait de la plus élémentaire connaissance des réalités d’une société que je connaissais peu. Lorsque je vendais le journal devant les « Galeries Modernes » avec Serge Garrocq, il y avait là comme un défi, une façon de se dire « Pourquoi pas ? », « Et alors ? » ou « On vous emmerde ! ».

Ma vie était devant moi, incertaine, fuyante, taiseuse. À peine, si je la soupçonnais. Avec Pays, j’en inventais une nouvelle, créatrice d’une adversité inquiétante mais oh combien excitante. Je participais d’un mouvement bien plus large que celui que nous vivions avec Serge et Sylvain, depuis février 1977. Aujourd’hui, nous savons qu’il était national, européen, mondial pour des millions de jeunes.

Une vie pour tout briser, pour en finir avec tous les conformismes qui nous étouffait. Nous étions ignorants. Néanmoins, nous avions l’outrecuidance d’imaginer que nous apprendrions vite ; que nous allions finalement réussir dans le désordre de nos initiatives, parfois de nos gesticulations. Et qu’importe si la réalité complexe qui s’agitait devant nos yeux, se jouait de nous.

Quand aux premiers temps nous vendions le journal à la criée, les passants nous regardaient avec condescendance ou avec sympathie. Ils passaient leur chemin qui n’était pas le nôtre, pensions-nous. Savions-nous que nous allions peut-être leur ressembler, au bout du bout ?

Frais émoulu de deux universités où je n’avais fait que passer, je n’avais pas pressenti l’existence d’un autre monde, hormis celui qui m’était offert par mes lectures : les livres voilà des compagnons d’infortune qui ne vous trompent jamais.

Lorsque j’ai commis mon premier article, article du reste qui n’en était pas un — au sens l’entend le modèle journalistique habituel — je marchais encore sans mesurer l’effort qu’il me faudrait développer pour devenir « journaliste » puisque c’était désormais une ambition qui sera finalement contrariée ; quoi que le chroniqueur hebdomadaire que je suis, fréquente aujourd’hui ces mêmes journalistes, à la marge…

Alors, ces premiers pas, ces hésitations, ces trébuchements, étaient-ce les stigmates d’une initiation douloureuse à la postmodernité ? « Vè-te saber ? »[4] Non, je crois plutôt que je récusais l’initiation communément dénommée : « Entrée dans la vie active », ce qui laissait entendre qu’il existait une autre vie, parallèle. Ce refus était justifié par une forme confuse d’anarchisme qui désignait la société capitaliste comme coupable de tous les maux dont je pensais souffrir.

Pays c’était aussi une fête et des fêtes.

Je me souviens de la « quinzaine commerciale » menée par Jacques Cazaban, directeur de la régie publicitaire, au printemps 1978. Pau résonnait de toutes les animations de rue : la musique traditionnelle gasconne côtoyait le théâtre de rue ou le jazz. Je n’ai pas souvenir avoir retrouvé dans les rues de Pau une telle effervescence, hormis lors du Carnaval Biarnés. Il est vrai que les Palois sont, au plus profond de leur âme citadine, plus spectateurs qu’acteurs. Pays c’était la nouveauté dans la fête. Un vent de folie bien comprise qui traversait les locaux du cours Bosquet, qui n’a guère duré, hélas.

Une nouveauté sous toutes ses formes, même les plus fantasques, subversives au plein sens de l’adjectif, était donnée dans les pages du journal, comme la lumière qui devait éclairer « la vie devant soi ». Il est vrai qu’elle était mise à toutes les sauces des mouvements révolutionnaires antistaliniens où j’avais traîné mes espadrilles ; mouvements qui tentaient alors d’influencer, en tout premier lieu, les ouvriers, paysans et employés. Car cette « tentative journalistique » était « autonome » : le mot était à la mode en 1978.

Au journal, ces tensions idéologiques étaient présentes. Le premier numéro de la seconde version traite des élections législatives du printemps 1978, après la rupture du « Programme Commun de la Gauche » en septembre 1977.

J’étais confronté, comme sans doute mes compagnons, à de nouvelles philosophies, idéologies, mouvements qui avaient pour vocation de déstructurer nos vieilles certitudes qui s’épuisaient déjà et qui, pourtant, à travers les partis traditionnels P.S., P.C.F. — le Mur de Berlin n’était pas encore tombé — tentaient malgré tout de nous faire croire que le monde s’écrivait avec leur langue usée et même compassée.

Pays était une arène, je ne dis pas ça pour faire plaisir à notre dessinateur humoristique, torero André Viard, mais parce qu’il était le lieu privilégié des débats qui traversaient, secouaient la gauche en Béarn, en France et plus largement en Europe. Gauche, faut-il le souligner, qui restait, elle l’est encore ce jour, profondément centraliste et bonapartiste surtout quand il s’agissait de prendre à bras le corps la problématique de la diversité linguistique de notre pays. Le « Hestau de Siròs » en septembre 1977, en sera un des réceptacles ; celui de 1978 encore plus, puis vint le divorce, subvenu après la création de la 1ère école laïque et gratuite Calandreta à Pau, fin 1979.

Il fallait aussi compter sur les échos des luttes de « l’auta part deu calhau »[5], à quelques encablures de Pau, au Pays Basque, et bientôt, en septembre 1977, en Aragon, à Zaragosse, au journal Andalán où nous nous étions rendus à l’initiative de Michel Rodes, avec Serge Garrocq. Une photo nous montre joyeux de partager un destin commun avec nos amis « Tras los montes »[6] qui deviendra le titre de trois articles, traductions d’articles, faites par votre serviteur.

Si vous feuilletez la compilation de Jean-Paul Basly, tome 1, on constate que les luttes sociales sont nombreuses ; que la revendication territoriale basque, celle du Sud et en écho celle du Nord est elle aussi fort présente. En ce qui concerne l’occitan, que l’on appelle alors « béarnais » en Béarn et « gascon », dans les autres contrées traversées par l’Adour, le journal en parle souvent : nombre d’articles sont écrits dans cette langue ; mais on sent bien que ce sont les prémices d’un temps à venir.

Pays est une caisse de résonance. Un tambour sur lequel nous tapions, non pas en rythme mais par saccades, pour alerter la population voire lui faire prendre fait et cause pour ces combats. En revanche, le peuple, qui est mis à toutes les sauces, je ne l’ai pas encore rencontré.

Les controverses y étaient en effet nombreuses, elles rejaillissaient à travers une quantité non négligeable d’articles venus de tous les horizons du département.

Pays a été pour moi le vaste champ des possibles où s’inscrivait déjà, sans que je m’en saisisse, une réalisation personnelle à venir. Je ne savais toujours pas ce qui m’était arrivé, quelles transformations mon âme tourmentée avait subies. En partant, quand nous avons mis, à l’automne 1978, la clé sous la porte avec Serge Garrocq, Sylvain Notey et Bertrand Bousseau, faiseurs du dernier numéro, j’avais hâte de revenir au bercail « ençò de pair e mair »[7], au chaud, en attendant que le chemin s’ouvre à nouveau à mes pas.

Lorsque on passe en revue les deux tomes, fruits du remarquable travail de Jean-Paul Basly, on se rend compte que toute ce qui nous paraît aujourd’hui d’une belle banalité, est déjà évoqué, traité, dénoncé. Quelques exemples : un article traitant des perturbateurs endocriniens, des pesticides, des énergies renouvelables, de la désindustrialisation, de la montée de la précarisation sociale, de la pauvreté, de la naissance de la 1ère Calandreta à l’initiative de Pays, lors de l’Amassada Entau país, le 31 octobre 1978, à la M.J.C de Lescar. La photo montre l’affiche noir et blanc, tirée en sérigraphie à la M.J.C des Fleurs, sur laquelle une magnifique « immortèla »[8] renvoie à la désormais célèbre chanson de « Los de Nadau ». Le journal finit sa brève existence avec ce numéro.

Traverser tous les champs du possible est cette centaine de rencontres qui m’ont offert tous les visages, toutes les voix, tous les dons et encouragements, mais aussi, bien sûr, les menaces d’une humanité en devenir que ces temps lointains me murmurent encore à l’oreille. Car la vie de chacun, n’est pas, me semble-t-il, une tentative d’être. Pascal Quignard prétend qu’elle est l’unique essai[9]. Faut-il par extrapolation considérer la vie éphémère de Pays à l’aune de cette pensée ?

Toute naissance est unique, extrêmement fragile et périlleuse, esseulée, singulière, infiniment commençante : elle est l’unique expérience. Ainsi ai-je traversé ce temps court, une petite année d’une expérience unique ; elle l’était sans l’ombre d’un doute, pour le gojat [10] égaré dans une ville que l’on dirait « provinciale » à Paris, et que je nommerais « provincialisée », ici en Béarn : c’est-à-dire, une cité qui a accepté depuis le début du XVII° siècle, sa défaite.

Oui, j’ai été plongé, immergé dans l’océan mouvementé, tempétueux parfois, de la rédaction de Pays que Claude Vidal et Patrick Busquet animaient. Ils étaient journalistes et je ne l’étais pas. Qu’étais-je au fond ? Un de mes oncles, vieux réactionnaire, brave avec ça, disait alors : « C’est un petit branleur ». Quoique j’aie eu, naguère, quelles dispositions pour le mimétisme, j’étais toujours été en retard d’une guerre. Je me traînais, hésitant, méfiant. Je m’obstinais à chercher une « V.O.I.X. », pour parler, puis peut-être pour écrire. Je ne l’ai trouvée, dans la langue de mes hôtes — ce qui, il faut l’avouer, était une sacrée cabriole — que fort tardivement à plus de 45 ans. Alors pensez? «Caminante, no hay camino »[11] comme l’a écrit Antonio Machado.

Traverser, marcher à travers champs : Pays nous y poussait, chaque jour. Et Dieu sait s’il nous y poussait : « Que honhava lo capdèth ! »[12]

J’émets ce jour une hypothèse à mes risques et périls. Le titre de ce journal disait clairement que nous cherchions un « pays ». Chacun d’entre nous avait le sien et l’arpentait, comme il pouvait. Il était une façon étrange de retourner ce territoire sur lui-même, comme nous nous retournions sur nous-mêmes afin de trouver notre vérité intérieure. Il est vrai, que nul alors ne voulait se retourner. Il fallait toujours avancer, sans trêve ni repos. Nos élus, nos syndicalistes, nos chefs d’entreprises voulaient croire à un avenir préfabriqué par le « Centre »[13] où tout se décidait. On possédait encore le Plan et la Datar. La mode était à l’aménagement du territoire et des territoires. Les anciennes provinces avaient mauvaise réputation depuis 1793. Elles étaient d’ancien régime. Pays les interrogeaient, les poursuivaient de ses assiduités, et les représentants du peuple le vivaient mal. De surcroît, la presse quotidienne régionale taisait ce dialogue, ce débat.

Ainsi Pays fut une naissance au pays, une contrée nouvelle, celle que la grande majorité de nos concitoyens du Béarn (au Pays Basque, il en allait autrement) ne voulait pas regarder les yeux dans les yeux. Peut-être ne voulaient-ils pas devenir enfin adulte ? Car « Il y a une naissance en toute connaissance ». Pour finir, Pays fut une utopie, dites-vous, pourquoi pas ? Pour moi, un rêve qui était en avance sur une vie à faire. Un beau rêve, du reste.


[1]  8, rue Thiers 64100 Bayonne

[2] Pascal Quignard, Les désarçonnés, folio, n°5745.

[3]  Oc. Il y a de quoi en rire.

[4] Va savoir ?

[5] Oc : de l’autre côté du caillou.

[6] Esp. De l’autre côté des montagnes.

[7] Chez mes parents.

[8] Un edelweiss

[9] Pascal Quignard, Les désarçonnés, folio, 5745.

[10] Le jeune homme

[11] Antonio Machado, Campos de Castilla, 1912.

[12] Il poussait fort le type.

[13] Félix-Marcel Castan, Au temps d’une France plurielle, éd. Cocagne, 2012.