PRINTEMPS

© Sèrgi Javaloyès

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Chronique parue aujourd’hui, samedi 21 mars 2020 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica pareishuda uei, dissabte 21 de mars 2020, en la pagine Débats deu diari La Républiques des Pyrénées.

On se lève, on s’habille. On prend son café. Quelle heure est-il ? Qu’importe ! le jour est là qui nous ouvre ses bras. Alors, on met le nez dehors. Il fait frais. On lève les yeux vers le ciel clair comme un espoir. On se dit : « Qu’ei la prima ! » (1) Au loin, les pics enneigés ont retrouvé une paix bien méritée. Seuls, les oiseaux égaient notre paysage.

À huit heures, les cloches de l’église puis le silence reprend ses droits que nous lui avions déniés jusqu’alors. Le monde semble à l’arrêt, comme si la terre avait décidé de ne plus tourner sur elle-même. En effet, on n’entend plus la rumeur des automobiles. On s’étonne même d’en entendre une passer, de loin en loin. On se dit : « C’est vrai, nous sommes en urgence sanitaire ! »

On salue nos voisins d’un geste qui veut dire « guardem-nse deu mau ! » (2) L’inquiétude berce notre angoisse. Elle n’est pas près de s’endormir. On se dit, comme le héros du « Désert des tartares » (3) : « Le virus viendra-t-il demain ? » C’est la guerre, nous dit-on. Mais l’ennemi est bel et bien invisible. On se « reconfine » et décide de ne plus regarder les chaînes d’info en continu. Elles distillent à satiété leurs brèves de comptoir où l’incompétence le dispute à l’insolence de la bêtise.

Les images de ces camions militaires transportant les nombreux cercueils des citoyens de Bergame vers les crématoriums des villes proches étaient d’une vérité crue. Pourtant, on scrute tout ce qui peut nous rassurer ou nous inquiéter. Ces deux sentiments vont de pair. Hier soir, un ami m’envoie un lien (4) d’une conférence donnée intramuros par Didier Raoult, microbiologiste français, spécialiste des maladies infectieuses à la Faculté de médecine de Marseille. Je le regarde et suis illico fasciné par la clarté de son exposé. Hélas, un vrai malaise me saisit quand je m’avise que ce qu’il préconise semble ne pas avoir convaincu le « comité scientifique » qui conseille, chaque jour que fait le Covid-19, notre président.

 

  1. C’est le printemps
  2. Gardons-nous du mal !

3. Dino Buzzati, Pocket.

4.https://www.marianne.net/societe/la-chloroquine-guerit-le-covid-19-didier-raoult

NOUVEAUX POÈMES DE JEAN-YVES CASANOVA

© Sèrgi Javaloyès

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Recension parue le mardi 17 mars 2020 dans la page Livres du quotidien La République des Pyrénées// Recension parishuda lo dimarç 17 de mars en la pagina Livres deu diari La République des Pyrénes.

Jean-Yves Casanova, Requièm per una vila mòrta, éditions La Pantiera, isbn 978-2-9570629-0-4, édition blingue, occitan-français, 95 p, 10 €. Isbn 978-2-9570629-0-4 – Ce poème est suivi de Requièm per tres poètas enfuis, au même éditeur.

Nous avons tous, sans doute, des comptes à régler avec notre lieu de naissance, cette ville qui nous a vus grandir, au temps sacré de l’enfance. Surtout, si nous l’avons laissée faire sa vie sans nous. Nous voudrions, comme Jean-Yves Casanova, lui dire combien parfois elle nous manque. Hélas, elle ne veut plus rien entendre. Elle aussi est enfuie. Jean-Yves Casanova, un de nos grands poètes d’expression occitane — il écrit en provençal, sa langue première — nous l’exprime dans son poème « Requièm per una vila mòrta ». Le poème en strophes de dix vers libres s’organise en trois parties « Noir, Blanc, Bleu » qui scandent le dialogue entre l’exilé et le royaume d’une enfance marseillaise qui lentement mais sûrement nous sollicite, nous qui avons parfois oublié qu’elle est, quoi que nous fassions, notre patrie dont nous connaissons la fragilité, l’éloignement et la douleur. Casanova le dit clair : « tornarai jamai tot es definitivament arroinat enfugit escrantat tot es sens remèdi abandonat » (je ne reviendrai jamais tout est définitivement ruiné enfui écroulé sans remède abandonné). Dès les premiers vers, nous sommes transportés à « Marselha », cette ville monde qui ne sait plus où donner de la tête. Casanova lui offre une rédemption qu’elle semble refuser au nom de la fuite inexorable du temps, qui la voue à tous les excès, à tous les oublis, à tous les cynismes : « quan tornaràn los leis mòrts venent de mar ambe leis àngels e leis aglas e serà complit lo temps me rendràs meis gents meis amics que gardas dins tei baumas escuras per fin de torments » (1) Cette ville, nous pensons la connaître. En vain. La sienne, qui pourrait être celle de tous ceux qui sont partis pour ne pas revenir, fuit dans son arrière-pays où elle s’acoquine avec ce mal qui, nous le savons, nous appelle et nous tente. Jean-Yves Casanova le sait, lui qui l’interpelle, lui qui lui dit sa vérité et en appelle à la mer salvatrice : « nous ne pouvons pas la supplier de t’oublier de penser que tu étais une création des hommes à présent dans tes pays ombreux où ta forme change sans fin pour exciter les désirs secrets.

  1. « quand les morts viendront depuis la mer avec les anges et les aigles et sera accompli le temps, tu me rendras mes parents et mes amis que tu gardes en tourments dans tes grottes obscures. »