UNE JOURNÉE SOUS LE VENT

© Sèrgi Javaloyès                                               © La République des Pyrénées

Chronique parue ce jour, 18 janvier 2020 dans la page Débats du quotidien régional La République des Pyrénées// Cronica parescuda uei, 18 de genèr 2020, en la pagina Débats deu diari regionau La République des Pyrénées.

« On ne sait jamais ? » dit-on quand on veut bien croire au lendemain. Pourtant rien ne nous y pousse. Chaque jour, qui s’en va, pressé, est une interrogation. J’entendais, l’autre jour, un homme d’une quarantaine d’années qui se parlait à lui-même d’une voix singulière. La voix de l’angoisse ? Il était sans nul doute troublé ; un navire pris dans la tourmente. Je marchais près de lui et constatais qu’il était encore sur le coup d’une forte émotion. Je n’osais pas m’en approcher de trop près. Nous marchions, tous les deux, vers la place Verdun, la « Hauta Planta », pour les intimes. J’entendais, derrière moi, les échos finissants de la manifestation contre la réforme des retraites. Peut-être en venait-il ? Le temps était printanier. J’ai voulu imaginer qu’il était de ceux qui expriment leur révolte contre cette énième réforme des plus troubles. Sans doute était-il déjà saisi par ce ressentiment qui est la mère de toutes les passions tristes. Arrivé à l’entrée du vaste parking, il s’est arrêté, a regardé ici et là, puis s’est assis à l’extrémité d’un banc, à l’ombre d’un arbre. Le vent d’Espagne gonflait drapeaux et oriflammes des syndicats. Où était donc passé l’hiver ? Une jeune femme y était déjà assise. Attendait-elle son amour ? Il l’a saluée et lui a souri. Très vite, par poignées, rentraient les manifestants. Je les regardais passer. Ils allaient d’un pas alerte vers le parking ou la place Gramont. Une question me poursuivait en regardant un groupe d’enseignantes. Comment allait finir ce conflit social ? La crise sociale désormais permanente poursuivrait, jour après jour, ceux qui ont la charge de ce pays. L’homme a relevé la tête, a fait un signe vers la rue de Liège… J’étais déjà loin, à chercher, une fois encore, mon véhicule… Une jeune fille a traversé la rue et s’est jeté dans ses bras. Il m’a semblé heureux. Je l’étais moi-aussi.

HÉROS ?

Chronique parue samedi 11 janvier 2020 dans la page Débats du quotidien régional La République des Pyrénées//Cronica parescuda lo dissabte 11 de genèr 2020 en la pagina Débats deu diari regionau La République des Pyrénées.

© Sèrgi Javaloyès © La République des Pyrénées

Héros ?

Notre temps a des héros surprenants. Carlos Ghosn, évadé des geôles japonaises, en est devenu un par je ne sais quel tour de passe-passe d’une presse prête à tresser des lauriers aux grands patrons du capitalisme mondialisé. Certains en ont fait même un Edmond Dantès, revenant sur sa terre natale libanaise, pour mener une guerre vengeresse contre ses juges et détracteurs. En écoutant l’interview qu’il a accordée à Léa Salamé — parfois complaisante — j’ai compris que notre ministre de l’Économie et peut-être notre président, étaient sur sa liste noire… Reiser, le génial dessinateur de Charlie, avait cette formule : « On vit une époque formidable ! » Nous pourrions la reprendre à notre compte, et constater que M. Ghosn, patron omniscient d’un empire industriel international jusqu’à sa brusque arrestation, s’est transformé — par sa fuite rocambolesque payée par sa colossale fortune — un de ses héros… Ce qui me surprend le plus, c’est sa capacité à proclamer son innocence et donc à dénoncer le complot ourdi contre lui. Mélenchon, toujours aussi baroque, en est venu à soutenir ce patron français pris dans les rets d’une justice nippone qu’on dit féodale. Les mêmes, et ils sont plus nombreux qu’on le croit, en feraient une victime à laquelle nous devrions exprimer notre solidarité. Je n’en serai pas. Que voulez-vous ? Je sais, depuis mon enfance, d’où je viens. Une lecture me revient en mémoire. Celle qui m’a fait découvrir le « grand homme » hégélien. Ce héros qui fait l’histoire. Selon Hegel, en effet, chaque peuple, guidé par ses héros, connaît son apogée et son déclin. Le « grand homme » qui a le plus impressionné notre philosophe allemand est Napoléon 1er. Il écrira (1) : « Je vis l’empereur, cette âme du monde, traverser à cheval les rues de la ville. » Je n’ai jamais été un admirateur de celui qui militarisa la République, mais Carlos Ghosn, lui qui traversait l’univers, « a tot pip pap » (2), dans son jet privé, ne pouvait en aucun cas être l’âme du monde.

1. Correspondance I, trad. fr. J. Carrère, Paris, Gallimard, 1962, p. 114-115.

2. A tout bout de champ.