CHRONIQUE PARUE CE JOUR SAMEDI 26 OCTOBRE 2024 DANS LA PAGE « DÉBAT & OPINION » DU QUOTIDIEN LA RÉPUBLIQUE DES PYRÉNÉES.
CRONICA PARESCUDA UEI, DISSABTE 26 D’OCTOBRE 2024 EN LA PAGINA « DÉBAT & OPINION » DEU DIARI LA RÉPUBLIQUE DES PYRÉNÉES.
Jeudi matin, au plus haut d’un ciel lavé par une nuit pluvieuse, j’ai entendu claqueter les grues cendrées qui allaient d’éternité vers l’Espagne. Les vols se succédaient toujours aussi beaux, aussi fascinants. Une apparition offerte à mon exaltation. C’était la parole véritable d’une nature chaque jour plus malmenée. Mon émerveillement allait croissant.
Depuis mon enfance béarnaise, ce spectacle m’a toujours comblé. Il y avait pour l’enfant solitaire et anxieux, une espérance, une promesse. Cette migration annonçait, en effet, l’arrivée imminente de l’hiver. Jadis, en les entendant crier leur détermination voyageuse, Mme Paillassa clamait, au beau milieu des choux et poireaux de son cher « casau » (1) : « Quan la grua e va tau capsús, tot l’ivèrn qu’avem dessús » (2). Elle tenait, au secret de son refuge linguistique — ce « patois » dont elle avait pourtant honte — une flopée de proverbes et dictons qui disait le temps et ses foucades. L’ancienne paysanne, devenue ouvrière aux établissement Berchon, savait lire les lignes du ciel. Je n’ai jamais oublié ce qu’elle m’a confié dans sa langue déjà exilée. Ces magnifiques et entêtés oiseaux, me disait-elle, il faut les contempler, les admirer, ils sont la liberté même.
Je suis resté plus d’une heure à observer leur singulière migration vers le delta du Guadalquivir en Andalousie et l’Afrique du Nord. Je ne saurais vous dire ce qui m’a traversé. Peut-être le désir de les suivre tout en restant accoudé à ma murette ? Lorsque le dernier vol est passé au firmament de tous les espoirs, j’ai pensé, je ne sais toujours pas pourquoi, à la première phrase de « La Pesanteur et la Grâce » (3) : « Tous les mouvements naturels de l’âme sont régis par les lois analogues à celles de la pesanteur matérielle. La grâce seule fait exception. » C’était bien la voix inespérée de la grâce d’un matin clair d’octobre.
1. Potager.
2. Quand la grue va vers le sud, nous avons tout l’hiver dessus.
3. Éditions Plon, 1948.

