COUTEAUX TIRÉS

DOUX MATIN D’AVRIL

Aux premiers instants d’un jour ordinaire, je vois, de l’autre côté du gave, le vol rituel des blancs hérons garde-bœufs rejoignant leurs terres de prédilection. Ce soir, ils referont le chemin inverse et se poseront sur les trembles de la saligue de « Bordetas ». Sur l’autre rive, où je me tiens immobile, des « palomas » (1) dodues se posent sur l’érable, vite chassées par trois pies qui lancent leur rap coutumier. Elles repartent vers je ne sais quel havre de tranquillité. Nul ne s’en étonne plus. Elles font désormais partie du paysage.

Bientôt, un couple de cormorans transperce l’espace, suivi de canards sauvages que j’aperçois de temps à autre au bord de l’eau vive. Viennent après les trilles amoureux des merles. Finalement, un matin comme les autres. J’examine alors le ciel grand ouvert sur tous les voyages, moi qui ne suis pas voyageur. Longtemps, on m’en a fait reproche.

J’y vois les longues traces laissées par les avions qui traversent du Nord au Sud et du Sud au Nord nos Pyrénées. Elles forment des figures maladroites et éphémères comme des pensées nostalgiques abandonnées à leur triste destin. Le temps semble menaçant sur les montagnes mais je ne sais quel message discret de la brise matinale me confie qu’il fera beau et chaud. Trop chaud, peut-être ?

La neige fond à vue d’œil et le « Gavisòs » s’en trouve fort déshabillé. L’hiver est déjà un vieux souvenir. Le temps est arrêté, qui s’en plaindrait ? Il ne cesse d’accélérer son cours, de courir comme un dératé, de nous inquiéter à toute heure. Qu’importe ! je me dis qu’à l’heure suave d’un matin d’avril il n’y a rien de plus apaisant que de goûter ce temps précieux malgré les échos des guerres — parle-t-on de celle qui ensanglante l’Est de la République Démocratique du Congo ? — et leurs innombrables victimes.

Je viens de relire « Predo Páramo » (2), chef d’œuvre de la littérature, et ne suis pas près de m’arrêter de lire (et d’écrire). Là-aussi les aubes de l’humanité y sont admirables.

1. Palombes.

2. Juan Rulfo, «Pedro Páramo», Folio, n°4872.