CONTRASTES

Billet paru ce jour, samedi 11 février 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées /// Bilhet parescut uei, dissabte 11 de heurèr 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Au Nord, où murmurait une circulation encore spasmodique, l’accalmie était précaire. Il suffisait de dresser l’oreille pour entendre les premiers murmures d’un jour qui vagabondait plus loin. Réveillé à cinq heures ! Il y a des nuits qui ne nous laissent pas en paix. Un mauvais rêve est si vite arrivé ! J’ai préparé le petit-déjeuner comme l’habitude commande. J’ai repris la lecture de « Le Grand monde » (1), ce roman vertigineux qui me passionne. Ai jeté un œil dehors, il avait gelé. Le grand ciel était encore blême. Tout semblait être dans l’ordre des choses. Vers sept heures et demi, les rayons d’un soleil frileux ont ambré la cime des arbres. «Lèu » (2), les pinsons, les rouges-gorges, les mésanges-charbonnières et bleues, les merles et les moineaux sont arrivés et ont picoré dans les mangeoires. C’est un peuple sautillant, joyeux, toujours en alerte : les chats sont ici leurs premiers prédateurs. Je les ai longuement observés et me suis dit que la vie sincère était là. Un vrai bonheur, encore et toujours menacé. J’ai laissé le roman qui s’achève hélas, et ai regardé — je ne le fais guère maintenant – des rediffusions du débat parlementaire sur la réforme des retraites. J’ai été choqué par l’attitude des députés LFI applaudissant le retour d’Adrien Quatennens, condamné pour violences sur son ancienne compagne. Il y avait plus grave encore. Ces altercations, chicanes, polémiques télévisées, sans cesse revues et corrigées par calcul ou provocation donnent le vertige. Une sale ivresse que l’alcool même ne pourrait pas noyer. L’autre soir, à la pharmacie, une jeune mère disait à voix basse à la préparatrice : « C’est fou ce monde ; où va-t-on ? » Qu’avait-elle vu, entendu ? Loin des tumultes, de la violence, des mensonges que les réseaux sociaux redoublent « nueits e dias » (3), je me demande si nous ne sommes pas entrés dans une nouvelle ère politique et sociale dont nul ne sait dire le nom. Un terrible « no man’s land » où nous craignons ce que découvriront nos pas. 

1. Pierre Lemaître, Le Livre de poche.

2. Rapidement.

3. Nuit et jour.

À chaque jour…

Chronique parue le samedi 4 février 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées. // Cronica parescuda lo dissabte 4 de heurèr 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Le temps était clair, froid. Le Gavisòs, dans son aube immaculée, était fier de nous montrer que l’hiver avait dit enfin son mot. Le temps semblait arrêté comme j’aurais aimé qu’il fût, juste quelques heures, pour poser mon esprit préoccupé. Le jour avait traîné à l’Est. Là-bas, si proche et si lointain pays qui ne s’arrête jamais. Je marchais convaincu que la journée serait belle. La joie toujours étonne, comme l’homme ou la femme découvrant l’amour qui ne sait pas encore qu’il peut, les années passant, glisser entre ses doigts surpris. Est-ce la rançon à payer de la lucidité ? « Prends la vie du bon côté ! » me disait naguère Rolande. « Perqué non ? » (1) J’essaie depuis belle lurette de suivre son conseil mais cette recommandation me semble encore difficile à suivre. Chaque jour me donne des raisons d’espérer et de désespérer. Une énième banalité de votre chroniqueur, dira-t-on. Mardi dernier, une vieille connaissance me disait, en quittant « Le Chanzy » où je buvais un café avec Jean V., l’auteur d’un premier roman : « À samedi ! » Je n’ai pas tout de suite compris. C’est après que j’ai conçu qu’il me rencontrerait en lisant ce billet. Ce même jour, c’est désormais un triste leitmotiv, un ami de longue date m’annonçait son grave cancer. Une autre banalité, diront certains. Pour ma part, elle me révolte. Je n’avais pas de mots pour le réconforter, si ce n’est un silence… Je changeais de café. Direction chez Francis. Il faut, en effet, diversifier ses habitudes cafetières. Dans nos contrées, on se doit de ménager les susceptibilités. Je n’avais pas fait cent mètres, qu’une amie de longue date me parlait de la réforme des retraites. Elle appelait Emmanuel Macron à organiser un référendum. Je la trouvais optimiste. Plus loin, un marchand de chaussettes, surprenant lecteur de romans, faisait l’éloge de « L’Épervier de Maheux » (2), de Jean Carrière. Le soleil avait finalement réchauffé l’atmosphère et je n’avais toujours pas fait mon marché.

1. Pourquoi pas ?

2. Prix Goncourt 1972, le Livre de poche.

Lo Gavisòs, deu pont de Clarac de Nai estant lo 4 de heurèr 2023 — Le Gabizos, depuis le pont de Claracq de Nay, le 4 février 2023