S’OBSTINER

Chronique parue hier samedi 28 janvier 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées — Cronica parescuda ger dissabte 28 de genèr 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Dès que la fin janvier s’annonce, je sais qu’il me faudra écrire un nouveau billet sur le 27 janvier 1945, jour de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz par les troupes soviétiques. Une date que ce billet commémore depuis vingt ans. Je suis de ceux qui ne veulent pas oublier. Surtout, avec le retour de l’antisémitisme et du révisionnisme… Ils prennent trop souvent les habits ambigus de l’antisionisme. Parfois, je me demande si cette idéologie pestilentielle viendra enfin à s’éteindre. Je l’ai toujours connue, mes parents avant moi ; mon père entra dans le camp d’extermination de Natzweller- Struthof en Alsace, à l’automne 1944. Une « sonsaina » (1) dégueulasse marmottée, entre les dents, par ceux qui rêvent aujourd’hui de l’horreur nazie. Mon fils me racontait l’autre jour que des lycéens faisaient régulièrement le salut hitlérien, « comme ça, pour le fun… » Étaient-ils conscients de leur geste ? Je crains fort qu’il nous faille encore et toujours alerter, dénoncer, combattre, faire connaître, entre autres, « Si c’est un homme » (2) le chef d’œuvre de Primo Levi. Une gifle imparable au visage du mensonge. Hier, comme chaque année, j’ai relu les dernières pages de son livre : « 27 janvier. L’aube. Sur le plancher, l’ignoble tumulte des membres raidis, la chose Somogyi. Il y a plus urgent à faire : on ne peut pas se laver, avant de le toucher il faut d’abord faire la cuisine et manger. Et puis « rien de si dégoûtant que les débordements », comme dit si justement Arthur : il faut vider le seau. Les vivants sont plus exigeants ; les morts peuvent attendre. Nous nous mîmes au travail comme les autres jours. Les Russes arrivèrent alors que Charles et moi étions en train de transporter Somogyi à quelque distance de là. Il était très léger. Nous renversâmes le brancard sur la neige grise. (…) Des onze malades de l’Infektionabteilung, Somogyi fut le seul à mourir pendant dix jours. » Hier, une neige hésitante tombait. Elle ne prenait pas. Le sol n’en voulait pas. Celle que connurent les suppliciés de Birkenau était assassine.

1. Rengaine.

2. Pocket, n° 3117

Photo de Nur Yilmaz sur Pexels.com

NEIGE ET NEIGE

Chronique parue hier, samedi 21 janvier 2023 dans la page Débats deu quotidien La République des Pyrénées. // Cronica parescuda ger, dissabte 21 de genèr 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

La nuit venait lentement. J’étais à faire du bois pour notre poêle qui en est plus que friand. La neige est arrivée à l’improviste dans un air refroidi. Je sais, la météo ne sait plus se tromper. Depuis mon jeune âge, elle me fascine à tel point que je ne saurais occuper mon esprit à une autre activité que celle de l’admirer. Surtout lorsque je fixe ses millions de flocons qui virevoltent dans le ciel hivernal. Ils vont et viennent au gré de la bise, et tombent légers sur le paysage étonné. Peut-être est-ce comme le dit la légende, une fée stratosphérique qui plume des milliers d’oies compatissantes ? La neige a vite installé son silence que les voitures troublaient parfois. J’en étais ravi. Il m’arrive pourtant d’entendre des compères s’étonner de ma fascination. Peut-être pensent-ils que ce phénomène climatique, de plus en plus rare en Béarn, est une banalité qui n’intéressent que les enfants ? Peut-être le suis-je resté ? Le lendemain, jour de la grande manifestation contre la réforme des retraites, mon émerveillement était à son comble. Le monde était blanc. La nostalgie s’est alors invitée. J’ai pensé au terrible mois de janvier 1985 qui avait donné au Béarn des airs de Russie ou de Pologne. Je travaillais alors à une trentaine de kilomètres de Pau. Chaque matin, un froid polaire me saisissait. Il fallait faire démarrer la voiture sous la neige, et partir au risque d’une sortie de route. J’avais l’illusion de croire que je traversais la Silésie que le cinéma m’avait donné à découvrir. Un matin, « de cap a Arbús » (1) sur la route de « Morencs », je m’étais arrêté non sans mal pour aider une jeune automobiliste en panne. J’avais dû l’accompagner jusqu’à la première cabine téléphonique, pour qu’elle pût appeler un dépanneur. Je ne sais pourquoi, frigorifié, le regard égaré dans ce paysage polaire, m’était venue l’image dure et sombre de l’entrée enneigée du camp d’extermination d’Auschwitz. Quelques jours après, on commémorait le 40ème anniversaire de sa libération par les troupes soviétiques. 

1. Vers Arbus.