UNE CHANSON

Chronique parue samedi 11 juin 2022 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda lo dissabte 11 de junh 2022 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

« Je chante un baiser… » Hier matin, avec la fraîcheur de l’aube, la chanson de Souchon — elle est pour moi une chanson fétiche et n’en connais pas la raison — me revenait comme une douce rengaine. Une nostalgie secrète que ses paroles m’offraient gracieusement. L’appel du souvenir d’une autre nuit, de toutes les nuits sans doute. Un temps immobile, un temps long qui ne savait que murmurer d’autres chansons oubliées. Parfois, le silence n’était troublé que par le hululement régulier d’une « cavèca » (1) ou d’une voiture égarée dans la brume. Souchon marchait « sur le chemin des dunes, la plage de Malo Bray-dunes (…) la mer du Nord en hiver ». Je le suivais comme enchanté. L’autre nuit, Thomas et moi traversions la Vath Vielha (2). La bruine nous faisait de tendres baisers. L’air était amical. Nous allions, à vélo, lentement derrière un camion tout de lumières, vêtu. À nos côtés, une belle poignée de jeunes coureurs enjoués nous accompagnait. Le refrain diffusé de notre cavalcade voulait réveiller ce coin du Béarn qui rêvait, peut-être, d’un baiser dérobé naguère dans un bal perdu. Nous ne voulions rien. Nous avancions guidés par ce jeune équipage menant leur navire nocturne vers Asson, la Calandreta « au Lis » (3) et la haute vallée d’Ossau. Rien ne semblait résister à ce voyage vers la Terre promise de la langue. Hier matin, Souchon me parlait de cette traversée féérique, comme si nous étions devenus des marins d’une mer de brume qui attendait l’aube incertaine pour chanter, elle aussi : « Anem, endavant tostemps/ Anem correm, espiar luenh, Anem, endavant tostemps… ” (4)

1. Chouette.

2. La Vieille Vallée du gave.

3.  À Lys. 4. Allons, en avant toujours / Allons courrons, regarder plus loin / Allons, en avant toujours…

UNE NUIT

Chronique parue hier, samedi 4 juin 2022, dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda ger, dissabte 4 de junh 2022, en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Les brebis sont revenues. Je n’ai guère aperçu leur berger. J’imagine qu’il compte sur la clôture l’électrifiée pour que tout se déroule comme il le désire. Au cœur de la nuit de jeudi à vendredi, l’orage s’est fait entendre. Il leur offrait la fraîcheur qu’elles attendaient depuis leur installation ensoleillée. Il m’a réveillé. J’ai conçu que le fracas les tiendrait éveillées. J’ai pensé aussi aux vaillants coureurs de « La Passem » entre « Ortès » et « Saut-de-Navalhas » qui traversaient la nuit sous une pluie battante. Je me suis rendormi. Un songe est venu. Je courrais moi aussi. Je n’avais aucun but. J’allais bon train, la tête pleine d’exploits et d’aventures. Comme naguère, lorsque l’enfance m’habitait du matin jusqu’au soir quand le soleil filait de l’autre côté du « Mont de Rei » (1) où un autre monde naissait. Là, dans cette cuisine embuée, j’entendais mes hôtes féminins parler la langue des confins de l’intime. Ce verbe vieux comme l’oubli dont elles ignoraient l’histoire, la littérature, la civilisation qu’elle portait encore. Pourtant, elles continuaient à l’utiliser envers et contre tout car elle était consubstantielle à leur passé, leur présent. Et moi de leur dérober leur idiome. Il le fallait bien. L’orage allait et venait. Je rêvais encore. J’ai traversé les vieilles prairies aujourd’hui disparues, y ai croisé un jeune labrit esseulé, d’autres « aulhas » (1)… Étaient-ce les mêmes ? Elles ne m’ont pas reconnu. J’ai sauté les rigoles à l’eau vive du jardin public, ai regardé le Gave sur le pont de Clarac, ai accéléré vers « Mirapeish ». En nage ! Je me suis réveillé, levé, jeté un œil dans le champ. Elles étaient bien là à brouter, enveloppées par le drap humide de la brume. 

1. La haute colline (388 m) dominant Nay et la vallée du gave.

2. Brebis.

Abans la nueit / Avant la nuit