Chronique parue hier, samedi 4 juin 2022, dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda ger, dissabte 4 de junh 2022, en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.
Les brebis sont revenues. Je n’ai guère aperçu leur berger. J’imagine qu’il compte sur la clôture l’électrifiée pour que tout se déroule comme il le désire. Au cœur de la nuit de jeudi à vendredi, l’orage s’est fait entendre. Il leur offrait la fraîcheur qu’elles attendaient depuis leur installation ensoleillée. Il m’a réveillé. J’ai conçu que le fracas les tiendrait éveillées. J’ai pensé aussi aux vaillants coureurs de « La Passem » entre « Ortès » et « Saut-de-Navalhas » qui traversaient la nuit sous une pluie battante. Je me suis rendormi. Un songe est venu. Je courrais moi aussi. Je n’avais aucun but. J’allais bon train, la tête pleine d’exploits et d’aventures. Comme naguère, lorsque l’enfance m’habitait du matin jusqu’au soir quand le soleil filait de l’autre côté du « Mont de Rei » (1) où un autre monde naissait. Là, dans cette cuisine embuée, j’entendais mes hôtes féminins parler la langue des confins de l’intime. Ce verbe vieux comme l’oubli dont elles ignoraient l’histoire, la littérature, la civilisation qu’elle portait encore. Pourtant, elles continuaient à l’utiliser envers et contre tout car elle était consubstantielle à leur passé, leur présent. Et moi de leur dérober leur idiome. Il le fallait bien. L’orage allait et venait. Je rêvais encore. J’ai traversé les vieilles prairies aujourd’hui disparues, y ai croisé un jeune labrit esseulé, d’autres « aulhas » (1)… Étaient-ce les mêmes ? Elles ne m’ont pas reconnu. J’ai sauté les rigoles à l’eau vive du jardin public, ai regardé le Gave sur le pont de Clarac, ai accéléré vers « Mirapeish ». En nage ! Je me suis réveillé, levé, jeté un œil dans le champ. Elles étaient bien là à brouter, enveloppées par le drap humide de la brume.
1. La haute colline (388 m) dominant Nay et la vallée du gave.
2. Brebis.

