Chronique parue samedi 11 janvier 2020 dans la page Débats du quotidien régional La République des Pyrénées//Cronica parescuda lo dissabte 11 de genèr 2020 en la pagina Débats deu diari regionau La République des Pyrénées.
© Sèrgi Javaloyès © La République des Pyrénées
Héros ?
Notre temps a des héros surprenants. Carlos Ghosn, évadé des geôles japonaises, en est devenu un par je ne sais quel tour de passe-passe d’une presse prête à tresser des lauriers aux grands patrons du capitalisme mondialisé. Certains en ont fait même un Edmond Dantès, revenant sur sa terre natale libanaise, pour mener une guerre vengeresse contre ses juges et détracteurs. En écoutant l’interview qu’il a accordée à Léa Salamé — parfois complaisante — j’ai compris que notre ministre de l’Économie et peut-être notre président, étaient sur sa liste noire… Reiser, le génial dessinateur de Charlie, avait cette formule : « On vit une époque formidable ! » Nous pourrions la reprendre à notre compte, et constater que M. Ghosn, patron omniscient d’un empire industriel international jusqu’à sa brusque arrestation, s’est transformé — par sa fuite rocambolesque payée par sa colossale fortune — un de ses héros… Ce qui me surprend le plus, c’est sa capacité à proclamer son innocence et donc à dénoncer le complot ourdi contre lui. Mélenchon, toujours aussi baroque, en est venu à soutenir ce patron français pris dans les rets d’une justice nippone qu’on dit féodale. Les mêmes, et ils sont plus nombreux qu’on le croit, en feraient une victime à laquelle nous devrions exprimer notre solidarité. Je n’en serai pas. Que voulez-vous ? Je sais, depuis mon enfance, d’où je viens. Une lecture me revient en mémoire. Celle qui m’a fait découvrir le « grand homme » hégélien. Ce héros qui fait l’histoire. Selon Hegel, en effet, chaque peuple, guidé par ses héros, connaît son apogée et son déclin. Le « grand homme » qui a le plus impressionné notre philosophe allemand est Napoléon 1er. Il écrira (1) : « Je vis l’empereur, cette âme du monde, traverser à cheval les rues de la ville. » Je n’ai jamais été un admirateur de celui qui militarisa la République, mais Carlos Ghosn, lui qui traversait l’univers, « a tot pip pap » (2), dans son jet privé, ne pouvait en aucun cas être l’âme du monde.
1. Correspondance I, trad. fr. J. Carrère, Paris, Gallimard, 1962, p. 114-115.
2. A tout bout de champ.