LA TOTALE

Jean Colombier, Jean-Paul Basly, Jacques Colombier, Frédéric Vilar, La Totale, éditions Gascogne, 273 p.,  15 €, Orthez, 2021.

Voilà donc quatre vieux juniors du R.C.L. de Lendrosse dans les Landes que quarante années ont séparés. Bruno, François, Bernard et Paul, vont vers une étrange épiphanie à laquelle Charles Ducouty, leur entraîneur, dans un lit d’hôpital à Dax, les a conviés. Il se meurt. Chemin faisant, nos quatre mousquetaires — penser à Vingt ans après d’Alexandre Dumas — passent en revue toutes ces années qui les ont vus essayer de vivre en hommes de temps troublés où les joies — peu nombreuses faut-il le souligner — les peines, les drames et surtout les désillusions ne les ont pas épargnés. D’aucuns sont blessés ; leurs blessures saignent encore quand d’autres ont pris le parti de passer outre, de se mentir car à quoi bon lutter contre un destin qu’ils pensent inéluctable. Comme le dit François « Oui, tu as beau te dire que les choses n’auraient pas dû se passer comme ça, que ceci, que cela… » ou Bruno qui confesse son incompréhension devant l’errance lente et bien réelle de son couple : « Pour être franc, je ne sais pas à quel moment les choses m’ont échappé ».

Oui, ces quatre sexagénaires ont rendez-vous avec Charles, leur père en rugby et sans doute en existence qu’ils avaient alors à traverser. Cette convocation, puisque c’en est une, les intrigue, les interroge. Qu’est-ce qu’il va pouvoir leur dire à ses derniers instants sur terre ? Sans doute le savent-ils déjà ? Sans doute ne veulent-ils pas savoir ? Car naguère un drame au soir d’une victoire inespérée les habite encore. Ce jour-là, ils sont sacrés champions Côte basque, grâce à « la Totale », une combine que l’inspiration leur a fait choisir in extremis. Le récit est écrit à quatre mains, ce qui ne laisse pas d’étonner, fort bien tenu du reste. Il nous dit la banalité d’existences dont nul ne peut récuser la réalité. Il y a là une vraie humanité dure et délicate à la fois ; le sentiment que ces « capdèths » (ces types) nous ressemblent, quels que soient nos vies respectives.

Ce roman nous fait plus humbles, plus sensibles à nos échecs, à nos réussites, à nos errances, à nos petits et gros mensonges : ces gilets de sauvetage que nous mettions lorsque l’océan était fort et que la noyade menaçait. Comme le dit François, aux dernières pages de l’ouvrage : « Nous avions fait défiler nos vies d’hommes, kaléidoscope de tant d’obstacles vaincus ou souvent fuis, tant de peines oubliées, tant de désespoirs surmontés (…) ». Un livre à lire, même si on n’a pas baigné dans ce monde du rugby aujourd’hui disparu, hélas, des bourgs et des villages. L’émotion qui s’en dégage est réelle. Que l’on ne s’y trompe pas, les quatre vieux juniors ont mouillé le maillot pour écrire cet « hilh de puta » de roman.

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