AU DELÀ DE L’ENQUÊTE…

Chronique parue aujourd’hui samedi 20 février 2021 dans la page Idées & Débats de La République des Pyrénées/ Cronica parescuda uei dissabte 20 de heurèr 2021 en la pagina Idées & Débats de La République des Pyrénées.

Les faits-divers sont devenus une passion française. Les articles, les émissions, les séries, les livres qui leur sont consacrés, sont légion. Même Le Monde s’y est mis. Il ne se passe pas un seul jour sans que la disparition inquiétante d’une jeune femme ne soit médiatisée. Le voyeurisme y côtoie trop souvent l’effroi qu’ils produisent. « L’Inconnu de la poste » (1), le dernier livre de Florence Aubenas montre combien le crime atroce d’une postière est l’occasion de nous ouvrir les portes d’une contrée que la majorité des observateurs ignorent quand ils n’assènent pas tous les poncifs désignant « la province » et ses habitants. Le fait-divers est en premier lieu un « pays », le Haut-Bugey et sa « Plastic Vallée », à quelques kilomètres de la Suisse, dans le bourg de Montréal-la-Cluse qui caresse le lac de Mantua (comme la sauce…) et les Alpes. On dira que l’endroit est d’une effrayante banalité, et on se trompera.

Le calme avant la tempête. Le drame advient au matin du 19 décembre 2008 dans la minuscule poste du bourg. Catherine Burgod y est tuée à coups de couteau. Elle est enceinte. L’affaire fait horreur et retentit au-delà des frontières du Bugey. La « section de recherches » de Lyon entreprend ses investigations. Accourent presse régionale et nationale. L’enquête s’enlise vite. Aubenas écrit : « l’air est saturé de rumeurs ». Gérald Thomassin qui zone dans le coin en fait les frais. Enfant maltraité de la Ddass, il est César du meilleur espoir pour « Le Petit criminel » de Jacques Doillon. L’alcool, la dope le tiennent au corps ; un nomade qui jamais ne s’arrête, même s’il fait une halte, ici ou là, comme à Montréal-la-Cluse… Aubenas tente d’élucider le mystère Thomassin, disparu, comme dans un mauvais rêve, alors qu’il vient d’être innocenté.

Son livre n’est en rien un roman policier, la fiction n’y a pas sa part. « L’inconnu de la poste » est la narration précise, inlassablement renouvelée, remaniée, par l’incroyable l’enquête qu’elle a menée pendant dix ans. La toute puissance du livre est là ; elle ne vous lâchera pas.

1. éd. de l’Olivier, 19 €.

PAYSAGES

Chronique parue hier, samedi 13 février 2021 dans la page Idées & Débats de La République des Pyrénées// Cronica parescuda ger, dissabte 13 de heurèr 2021 en la pagina Idées & Débats de La République des Pyrénées.

La pluie de février accompagne depuis deux semaines nos journées hivernales. Jeudi dernier, avec mon vieil ami Thomas, nous avons marché, comme nous le faisons souvent, vers L’Estela-Bètharram et son calvaire qui vient d’être rénové. Le ciel assombri descendait insensiblement et nous savions que l’averse viendrait tôt ou tard rafraîchir notre déambulation. Il faisait doux et, de toutes parts, le vert tendre des prairies était émeraude. Ici et là, quelques « vaquetas » (1) pâturaient.

Nous les regardions comme le symbole virgilien d’une campagne apaisée et apaisante. Des sources joyeuses perçaient à flanc de coteaux. Nous ne faisions pas cent pas sans entendre le frais concert des ruisseaux qui avaient repris la vigueur perdue, pendant l’arrière-saison. Arrivés, au beau milieu de l’après-midi à L’Estela, nous avons décidé de gravir la pente du calvaire. En contrebas, le gave verdâtre s’en allait vers Pau à son rythme. Là, encore, la pluie s’annonçait, il nous fallait repartir : le couvre-feu, « hilh de pica » ! Je me suis souvenu combien, en piémont, la pluie est notre fidèle compagne. Une dame, il y a bien longtemps, m’avait dit : « Ací, quan ne plau pas mei que plau enqüèra ! » (2).

S’il est vrai que le dérèglement climatique a changé les paysages de notre enfance et adolescence, j’ai l’impression, sans doute fausse, qu’il a moins sévi par ici. On se rassure comme on peut, me direz-vous. Vers 17 heures passées, à quelques encablures de notre point de ralliement, un troupeau de brebis paissait sous l’étroite surveillance d’un beau patou. Il a su nous dire, avec son idiome, que nous dérangions las « aulhas » (3) et qu’il nous fallait vite déguerpir. Sur le chemin du retour, quelques gouttes mouillaient déjà la rue. La pluie ne tarderait guère. Je me suis dit : « La pluie est devenue paysage ».

1. Vaches

2. Ici, quand il ne pleut plus, il pleut encore. »

3. Brebis.