© Sèrgi Javaloyès © La République des Pyrénées
Chronique parue aujourd’hui, samedi 4 juillet 2020, dans la page Débats du quotidien régional La République des Pyrénées// Cronica parescuda uei, dissabte 4 de julhet 2020, en la pagina Débats deu diari regionau La République des Pyérénées.
Le « monde d’après », comme je le pressentais, ne semble pas être encore né. Verra-t-il le jour ? Rien n’est moins sûr. « Perqué non ? » (1) me direz-vous. Durant notre retraite forcée, son avènement a été très souvent proclamé. J’en doutais mais espérais, malgré tout, voir démenti mon habituel pessimisme. Hélas, les faits sont têtus. La crise économique et sociale s’annonce dévastatrice. De surcroît, elle percute celle que nous subissons depuis des décennies. D’ailleurs, nous ne savons plus quand elle nous est tombée dessus, comme une mauvaise grêle aoutienne.
Et je ne vous parle pas de la catastrophe climatique qui a sans doute joué sur les résultats des dernières élections municipales. En y regardant de plus près, l’angoisse écologique est le fait de citoyens bien installés dans nos métropoles hexagonales. Les autres, ceux dont on parle rarement, ces invisibles, font déjà les frais de licenciements des entreprises du Cac40 qui ont bénéficié naguère et aujourd’hui encore de subsides de l’État.
Je pense, aussi, à la détresse des jeunes décrocheurs des « territoires perdus de la République » et ceux des campagnes en déshérence dont on parle peu. « Qui va payer les pots cassés ? Toujours les mêmes ! » me disait mon père. Tout indique que les plus modestes d’entre nous seront concernés. Ce sont des silencieux qui ne votent plus ou qui choisissent l’outrance des populismes qui leur promettent, eux aussi, un « monde d’après » d’un sombre absolu.
Un nouveau premier ministre vient d’être nommé. Il est gascon et maire de Prades, en Catalonya-Nòrd. Il fut secrétaire général adjoint de l’Élysée, sous Nicolas Sarkozy. Faut-il penser comme Guiseppe Tomasi di Lampedusa, dans son célèbre roman « Il Gattopardo » (2) : « Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi. » (3) ? L’avenir nous le dira, peut-être…
1. Pourquoi pas ?
2. Le Guépard, éd. Seuil (nouvelle traduction).
3. « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change. »
Recensions publiées le mardi 23 juin 2020 dans la page « Les Mardis de la lecture » de La République des Pyrénées// Recensions publicadas lo dimars 23 de junh 2020 en la pagina « Les Mardis de la lecture » de La République des Pyrénées.
Michel Serres, ADICHATS, éditions le Pommier, 2020, 208 pages, 17 €.
L’incipit nous livre la promesse du livre : « Hier soir, je dînais dans un restaurant décoré de restes […] d’un Béarn que le patron, parisien depuis trente ans n’avait jamais su quitter. Pour avoir repéré mon accent, il me jeta quand je sortis : « Adishatz ! ». Je ne sais pourquoi j’en ai pleuré trois heures. »
La loi de la mémoire est immuable. Elle nous rappelle à l’ordre quand nous la croyons enfuie. « Or donc, je peux confesser que le pire destin, pour l’exilé, consiste à revenir, un matin, dans son pays, dont il rêve jour et nuit, depuis son départ amer. » dit-il. Michel Serres, après un nomadisme de 60 ans, revient à sa terre agenaise. C’est son « pèlerinage aux sources » qui l’ont vu naître et grandir parmi les siens, près de « Garona », entre douces collines et plaine alluviale où la vigne, pêchers et pruniers la décorent. Son père possède une drague navigante retirant sable, gravier et cailloux destinés au B.T.P. Très tôt, il y travaille comme dans la ferme familiale.
Revenu, il redécouvre le pays perdu de l’enfance et de l’adolescence : un paysage construit et changé, par les hommes et les femmes depuis la nuit des temps. Notre philosophe sait combien le temps et l’espace nous parlent peu. « Existe-t-il des mesures si paradoxales sur le temps et l’espace de vie qu’elles tordent l’émotivité ? »
L’ouvrage est une succession de textes écrits parfois dans le train Agen-Paris. Le « gojat » (1), devenu philosophe, nous conte l’histoire d’un homme qui est parti d’Agen pour arpenter le monde et qui regarde, à la fin de sa vie, le pays « tel que je l’aime encore, tel que je le décris ». Il le scrute, et constate qu’il a drôlement changé. N’importe ! il refait les gestes de la drague, retirant de son fleuve intime tout ce qui sera pour nous paroles d’héritage. Nous vient, alors, l’enfant espiègle mais aussi le professeur de Stanford qui n’a jamais arrêté d’observer le monde autrement.
Michel Serres habite son « local » sans les murs. L’universel, en effet, se nourrit autant du proche que du lointain. Jamais, il n’a oublié la langue des siens : la langue d’Oc des « « Trobadors » et de Jasmin, qu’il pense, à tort ou à raison, moribonde. Lui, le joueur de rugby, sa troisième culture, sait combien elle nourrit la pensée des hommes d’Agen de Pau ou de Nérac. « Revenons à notre solitude », dit-il pour finir. Elle l’a suivi partout. Elle l’a trop souvent blessé face au mépris de classe, à la stigmatisation de l’accent. Comment ne pas être son compagnon de mémoire ? C’est incontestablement le message d’un éternel résilient ; un livre posthume écrit avec la vigueur de l’espoir.
1. Jeune homme.
Michel SERRES, MORALAS ESBERIDAS (Morales espiègles), édition bilingue (français-occitan), traduction de Paul Fave et Bernard Daubas. Éd. Le Pommier manifeste, 180 p. 13 €,
À regarder de près la photo de Michel Serres sur la couverture de Adichats, l’ouvrage précédemment recensé, je me suis avisé que ses yeux étaient encore, à plus de 90 ans, ceux d’un enfant « esberit » (espiègle). C’est sûrement ce qui a nourri ses Moralas esberidas , ce livre bilingue (français-occitan). Peu le savait attaché à cette langue qui fut, dès son plus jeune âge, le parler du peuple de « Garona » et de sa vallée. L’ouvrage est rythmé par des mots gascons qui annoncent les « confessions » d’un de nos grands philosophes. Ainsi se succèdent « Tarabastar » (Chahuter), « Èster tarabastat » (Être chahuté) ; « Dus linchatges docis » (Deux lynchages doux), etc. Dans une courte préface il célèbre, à travers ces traducteurs, cette langue exilée, méprisée voire pourchassée, qui n’a jamais cessé de l’accompagner alors qu’il parcourait le monde. L’ouvrage est émouvant. Il nous y livre la part secrète d’une vie exceptionnelle. On y découvre l’enfant paysan, le jeune ouvrier de la drague de son père ; l’élève indiscipliné ; l’étudiant révolté ; enfin, l’agrégé de philosophie humilié. Un homme insoumis, quoique le mot soit hélas galvaudé. Dans sa postface, il écrit : « Es que coneguètz finalament ua granda civilizacion que siòsque pas vasuda d’ua esberidèra… la, per’exemple, de desaubedeir en minjar ua poma, aquera fruta de la coneishença (…) ? » (Connaissez-vous enfin une grande civilisation qui ne soit pas née d’une espièglerie…, celle, par exemple, de désobéir en mangeant une pomme, ce fruit excellent de la connaissance (…) ?).