CHRONIQUE PARUE LE SAMEDI 20 DÉCEMBRE 2025 DANS LA PAGE « DÉBAT & OPINION » DU QUOTIDIEN LA RÉPUBLIQUE DES PYRÉNÉES.
CRONICA PARESCUDA LO DISSABTE 20 DE DECEME 2025 EN LA PAGINE « DÉBAT & OPINION » DEU DIARI LA RÉPUBLIQUE DES PYRÉNÉES.
Il est 16 heures passées et le soleil s’enfuit de l’autre côté de la haute colline Lo Turon qui domine la ville de Nay. J’y promenais jadis souvent mon cœur gros, traînant mes onze ans comme un fardeau. Depuis ses 402 mètres d’altitude, le gave me paraissait petit, un ruisseau. Au loin, à l’Est, les collines et leur bois de hêtres et de chênes, arbres que je n’avais jamais vus jusqu’alors. Tout était neuf. Ce panorama m’envoûtait, à tel point que je m’oubliais et devenais un élément parmi l’univers ainsi reconstitué. J’y restais des heures à regarder ce vaste paysage verdoyant qui n’était pas encore morcelé par le développement ininterrompu des lotissements communaux.
Je pensais parfois à ces années qui viendraient et qui me feraient adolescent puis adulte. Je n’étais nullement pressé. Je ne savais quasiment rien de ce pays, exception faite de la langue de mes hôtes qu’ils nommaient patuès. Ils la cachaient pour parler de ce que l’intime doit au secret des familles.
L’heure du morceau de pain et du carré de chocolat au lait m’appelait. Je redescendais à pas comptés la pente sévère jusqu’aux champs de Barnabèu — je n’ai jamais su son nom — où paissaient ses vaches laitières. Je m’attardais avec elles, je ne sais toujours pas pourquoi nulle peur ne m’étreignait. Il m’avait appris, dans son idiome, les rudiments de l’approche prudente de ses bêtes. Il les traitait comme si elles avaient fait partie de la famille, lui qui était célibataire. Il les aimait, et moi aussi. Je leur confiais mes petites misères. Elles m’écoutaient paisibles et conciliantes. Elles priaient je ne sais quel Dieu virgilien en broutant l’herbe que la rosée matinale avait rafraîchie. Seul le chien, dont j’ai oublié le nom, les stressait lorsque l’heure de la traite sonnait.
Je les observais chaque fois que je pouvais le faire. Je m’en approchais et caressais l’une d’elles que je nommais « Angèle ». Peut-être le film éponyme de Marcel Pagnol, adapté d’Un de Baumugnes (1) que j’avais vu, je ne sais où ?
60 ans ont passé, le soleil poursuit son habituelle course crépusculaire. Il fait doux. Je pense, ce soir, aux vaches de Barnabèu, à toutes les vaches, et une vieille tristesse m’emplit comme un regret.
1. Jean Giono.


