PROMENADE

Chronique parue ce jour, samedi 10 juin 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées.

Cronica parescuda uei, dissabte 10 de junh 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Le chien avançait à son rythme rapide mais ne courrait pas. Parfois, il s’arrêtait, se retournant inquiet. Il m’attendait, maître rêveur, qu’il encourage à quitter son logis pour la rituelle promenade autour du lac. Il pleuvait modérément. Nous cheminions vers la base de loisirs de « Baudreish ». L’orage grognassait sur la montagne embrumée. Depuis plus de quinze jours, il a pris ses quartiers subtropicaux en Béarn. Il descendait lentement la pente raide du Gavisòs. Il nous rejoindrait bientôt. L’humidité relative était à son comble. Je transpirais. La mousson béarnaise déverserait rapidement tout ce que son gros ventre rugissant avait emmagasiné depuis l’aube. Le chien craint le tonnerre mais ce jour-là les éclairs montagnards ne l’empêchaient nullement de zigzaguer comme il en a l’habitude. Il faisait ses haltes intempestives, reniflant les traces récentes de ses congénères. Le sentier caillouteux était notre guide. Sur sa gauche, le gave de Pau s’en allait verdâtre, nerveux et obstiné. Les orages l’avaient bien nourri. Il avait retrouvé la puissance que je lui ai toujours connue. La rumeur du saut de la passerelle qui l’enjambe chantait son éternelle épopée. Au détour de la gravière alluvionnaire et centrale à béton Daniel — dont je n’apprécie guère son développement à Bordetas — le chien s’est arrêté et a grogné. J’ai vu, alors, sortant prudemment d’un bosquet, une jeune « cabiròla » (2). D’où venait-elle ? Avait-elle traversé le gave comme je le vis autrefois ? J’aurais aimé lui poser la question. Le chien, lui aussi, peut-être ? Elle m’a regardé un court instant de ses beaux yeux ronds et expressifs, et s’en est vite allée légère, fragile comme un doux rêve. Nous habitions un étrange Eden, une enfance retrouvée. Un coup de tonnerre tonitruant nous en a chassés. Le chien a sursauté, moi aussi. Le ciel nous rappelait à l’ordre. Il nous fallait quitter à regret ce lieu. La pluie de plus belle ! Revenu trempé à « casa », j’apprenais par la radio l’horreur qu’Annecy venait de connaître. 

1. Biche de chevreuil.

ORAGES

Chronique parue hier, samedi 3 juin 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées.

Cronica parescuda ger, dissabte 3 de junh 2023, en la pagina Débats deu Diari La République des Pyrénées.

Mardi dernier, en fin d’après-midi, un bel orage rôdait à l’Ouest. Certes, la météo l’avait annoncé mais j’espérais qu’il aurait la bonne idée de dévier sa course. La nuit est venue rapidement comme une colonne armée voulant en découdre. J’entendais clairement les tambours de sa soldatesque de pluie et de « peirada » (1). Elle a attaqué soudain, le pays était désarmé. Les éclairs ont déchiré le grand théâtre du ciel, et un déluge a noyé le paysage. Un vent fou a frappé sans ménagement arbres, fleurs et potager. Le chien a aboyé, pleuré, s’est réfugié à l’abri. Quelques instants avant, les noirs cumulonimbus de l’orage se dressaient haut dans l’espace. Les merles chantaient encore leur amour du crépuscule. Peut-être, me suis-je dit, ces moments de calme incertain sont-ils la métaphore de nos existences toujours en attente du meilleur ou du pire ? Qui sont les orages qui s’agitent au profond de nous ? Je ne saurais le dire. Il m’arrive de les entendre marmonner leur colère. Ils ne sont pas explicites, leur langue n’est pas la mienne, loin de là. J’ai beau dresser l’oreille, je ne les comprends pas. À peine, si je discerne quelques mots déjà entendus lorsqu’ils grondaient fort sur mon océan déchaîné. Ce que Freud et bien d’autres nomment l’inconscient. Que voulaient-ils me dire ? Peut-être m’avertissaient-ils de quelque submersion ? Allez savoir ? Puis sont venus le beau temps au ciel sans rides. Fallait-il y croire ? J’ai laissé faire en me disant qu’un orage est vite passé. La pluie diluvienne est tombée toute la nuit. Les rêves ne m’en ont rien dit. Il fallait se lever et attendre que le déluge s’épuise enfin. Mercredi soir, il est revenu, avec ses éclairs et sa foudre. Qui s’en plaindrait ? Pas moi, en tout cas. La vallée est vert émeraude et veut le rester.

1. Grêle.

Abans l’auratge… Avant l’orage…