Chronique parue le 18 novembre 2023 dans la page Débats & opinions du quotidien La République des Pyrénées.
Cronica parescuda lo 18 de noveme 2023 en la pagina Débats & opinions deu diari La République des Pyrénées.
Novembre doux comme un soleil craintif. Les maïs récoltés, la fraîcheur va et vient, selon le bon vouloir du vent d’Espagne, maître de notre pays. Il surprend, tance et inquiète. Il parle la langue de l’automne qui se rappelle à mes souvenirs d’adolescence, aux gelées blanches, aux frissons du matin quand nous rejoignions avec André et Robert, le lycée. La nostalgie se promène, et notre âme généreuse l’embrasse. Je relisais, jeudi soir, « Lo pomèr » (1) un des « Casaus perduts » (2) de Bernard Manciet, et rapidement, une tendre tristesse m’a habité comme si la mémoire d’une adolescence landaise entre les deux guerres me parlait de la mienne en Béarn. Je pense souvent à lui. Son soutien et son affection furent décisifs pour l’auteur que je tentais de devenir. Pour l’avoir souvent côtoyé, je sais combien il a compté pour nombre d’entre nous qui écrivions dans cette langue exilée qu’il avait choisie envers et contre tout pour bâtir une œuvre majeure de la littérature universelle. Je pense bien sûr à L’Enterrament a Sabres (3). Une œuvre continent. Trop longtemps, les écrivains ou journalistes que je rencontrais pensaient que sa poésie avait été écrite en français. Je me souviens d’Éric Holder, ce merveilleux écrivain brutalement disparu, qui m’avait dit lors d’une de nos rencontres paloises : « Toutes les rédactions de la presse parisienne bruissaient de son nom mais nul n’osait en parler. » Bernard Manciet a montré combien la langue d’oc, son gascon de la Grande Lande, pouvait dire « l’universel avec et sans les murs » ; exprimait ce que la langue française ne pouvait pas exprimer. Dans une interview donnée le 10 avril 1993 à FR3, il dit : « La langue française est une langue de juriste, une langue linéaire. C’est une langue un peu taiseuse, une langue artificielle, pétrifiée. Elle n’a pas les ressources de l’instinct, de l’impromptu, de l’étrange, du rire, qui surgit tout seul. » Cette année, on fête le centenaire de sa naissance. Nombre de manifestations, de rééditions lui sont consacrées en 2023 et 2024.
1. Le pommier.
2. Éd. Reclams, 2005 – Jardins perduts & Murmures du mal, éd. L’Escampette.
3. Poésie/Gallimard, 2010.

L’arbo de noveme – L’arbre de l’automne.
