SOURCES

Chronique parue samedi 1er avril 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda lo dissabte 1èr d’abriu 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Naguère, je ne sais plus maintenant, lorsque je pêchais encore, j’empruntais la départementale 335 d’Asson à Capbís. Je rejoignais ainsi les rives du Béez (1) et celles de la Toupiéte un de ses affluents, tous deux nourris par des sources jaillissantes, au pied du « Som de Las Taulas » (2). Au printemps, après les fortes pluies d’avril et parfois de mai, elles offraient au pêcheur-rêveur un spectacle fascinant. Elles bouillonnaient d’une eau claire et froide qui me semblait alors inépuisable. Quand midi s’approchait, je poussais un peu plus loin, jusqu’à l’« Uelh deu Béez » (3) : une source miraculeuse coulant fièrement d’une anfractuosité du flysch couvert, coiffée d’un chêne centenaire où des ex-voto étaient accrochés. Je m’y posais et laissais mon esprit dériver où je ne pouvais l’accompagner. Le temps y faisait une pause. 

L’été dernier, j’y suis revenu tel un pèlerin recherchant son ancien lieu de prière. Et que n’ai-je constaté ! Les sources étaient taries. La Toupiéte n’était plus qu’un pauvre filet d’eau. Le Béez était lui aussi en piteux état. Il n’avait pas plu depuis plusieurs mois. Où étaient passées les truites sauvages que j’attrapais naguère ? Mortes ? Enfuies ? Qui aurait pu me le dire ? Une vraie tristesse. Une fois encore, je faisais l’amer constat que le monde préservé que j’avais connu naguère avait réellement disparu. Hier matin, réveillé par un « estranh saunei » (4), je me suis levé. J’avais soif. Une chaleur anormale enveloppait l’aube dans ses mains moites. Un vent chaud secouait l’oranger et l’arbousier. Une vieille lecture m’est venue alors : « C’est près de l’eau que j’ai le mieux compris que la rêverie est un univers en émanation, un souffle odorant qui sort des choses par l’intermédiaire d’un rêveur. Si je veux étudier la vie des images de l’eau, il me faut donc rendre leur rôle dominant à la rivière et aux sources de mon pays. » (5) 

1. Le Béez naît sur les pentes du col de la Portère (1 494 m) entre le Merdançon (1 540 m) et le Durban (1 700 m). 

2. Soum de Lastaules.

3. L’œil du Béez.

4. Étrange rêve.5. Gaston Bachelard, « L’eau et les rêves », Le livre de poche, 1993

Ua hont esconuda e desdeishada au bòsc d’Arròs de Nai // Une source cachée et abandonnée au bois d’Arros de Nay.

RESSENTIMENT

Chronique parue hier, samedi 25 mars 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda ger, dissabte 25 de mars 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Je l’ai déjà écrit. L’acte autoritaire et solitaire de notre jeune président ne pouvait que remobiliser les opposants résolus à cette réforme des retraites. Les nombreuses manifestations de jeudi dernier en étaient l’expression. Comme à l’accoutumée, la violence préméditée des « black-blocs » et autres casseurs a vite occupé le devant de la scène médiatique. Cette loi modificatrice du budget de la sécurité sociale résonne désormais comme une triste litanie réformatrice. Ceci, depuis l’échec du projet de loi d’Alain Juppé en 1995. Elle reste néanmoins injuste. Pourquoi, en effet, faire reposer sur les seuls salariés la charge financière de cette loi ? On envoie ainsi un message aux « Marchés financiers », ces Dieux d’un ciel implacable que l’économie mondialisée et financiarisée a créé. Comment va finir ce bras de fer ? Mon pessimisme m’encourage à penser que les plus modestes, les femmes et les précaires en paieront in fine le prix fort et qu’ils seront une fois encore blessés, exilés. On imagine peut-être que la caravane passera et que les chiens finiront par ne plus aboyer. Ainsi naît, au secret de son âme, le ressentiment d’un peuple. Il grandit à bas bruit. Une funeste « tumor qui cura » (1) notre démocratie fragile. Le score de Marine Le Pen à l’élection présidentielle de 2022 suivi de sa stupéfiante traduction parlementaire devraient pourtant alerter notre président ainsi que son opposition démocratique. Hélas, l’alerte ne semble pas avoir été entendue. Assurément, les femmes et les hommes du ressentiment existent. Leur nombre ne cesse de croître depuis des décennies. L’abstention massive en est la langue vengeresse. « Pour qu’il y ait vengeance il faut à la fois un « temps plus ou moins long » pendant lequel la tendance à riposter immédiatement et les mouvements de colère et de haine (…) soient retenus et suspendus ; d’autre part, que l’acte même de la riposte soit reporté à un moment et une occasion propices. Et que ce qui retient la riposte immédiate soit la prévision d’une issue défavorable sous-tendue par un sentiment d’« incapacité », d’« impuissance ». (2)

1. Tumeur qui ronge.

2. Max Scheler, « L’homme du ressentiment », Idées, Nrf, 1970.