Chronique parue le samedi 7 janvier 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda lo dissabte 7 de genèr 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.
Le froid était vif. J’allais faire quelques courses au bourg lorsque j’ai rencontré un homme que je pensais reconnaître. Il sortait de la boulangerie du coin. Y avait-il acheté une couronne briochée ? Son sourire sur son visage terne m’a remémoré son nom. Je ne l’avais pas vu depuis une éternité. Brillant lycéen, il avait rejoint une prestigieuse école d’ingénieurs. J’avais appris qu’il avait travaillé pour l’industrie nucléaire. Puis, le silence… Il m’a paru bien vieilli. Je ne me souvenais pas de son prénom. Lui, n’a pas hésité une seconde, allant même jusqu’à décrire précisément le « gojat » (1) égaré que j’étais alors. Il avait gardé cette étonnante mémoire qui faisait l’admiration de tous. D’une voix presque éteinte, il m’a invité à prendre un verre ; me rappelant qu’il s’appelait Jacques. Il venait de prendre sa retraite. J’étais curieux de savoir ce qu’il était devenu. Dès qu’il s’est assis, il m’a dit avec son sourire désabusé : « Au hasard Balthazar ! ». J’avais entendu cette curieuse expression de Max Rouquette, le grand écrivain occitan, à Montpellier. Je n’en connaissais pas la signification. J’avais songé à l’Épiphanie qui, enfant, m’enchantait et m’enchante encore. Jacques a vu dans mes yeux mon incompréhension et m’a murmuré, moqueur — était-il suspicieux ? — que, pour lui, ça voulait dire : « Prendre le risque de notre rencontre. » De quel risque parlait-il ? « Le risque de nous décevoir mutuellement ! » Peut-être avait-il une faute à se reprocher ? Peut-être me connaissait-il bien mieux que je ne le pensais ? Mais une femme est entrée dans le café. Grande, brune, cheveux longs, une cinquantaine d’année. Elle s’est approchée de notre table. « Ma femme. Un vieux copain ! » Tout en partant, il m’a lâché : « Ne t’inquiète pas, nous nous reverrons ; donne-moi ton numéro ; je t’appellerai vite ! » Je suis resté-là, « colhon » (2), comme naguère.
1. Jeune homme.
2.Couillon.

