L’herbe, cette inconnue

Chronique parue aujourd’hui samedi 17 juin 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées.

Cronica parescuda uei dissabte 17 de junh 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Le matin, je sors « pèdescauç » (1) dans le jardin. L’air est encore vif et le ciel tarde à s’éclaircir. Je ne suis pas inquiet, le jour viendra à son heure. L’herbe est baignée de la rosée de l’aube, et cette fraîcheur, la langue secrète de la nuit, console mon corps. Il m’arrive parfois de m’y coucher. J’attends pour cela que le soleil la sèche. Elle est tiède et mouille un peu. Je m’en moque. Parfois, j’entends les stridulations de deux ou trois grillons qui n’ont pas encore été tués par les pesticides dont on sait pourtant tout le mal qu’ils font à notre environnement et à l’humanité tout entière. Les derniers rapports scientifiques le disent, et les olibrius du lobby agricole de les contester. L’herbe, cette inconnue, ne m’est pas étrangère maintenant. C’est une expérience à tenter. Un bain dans le vivant méconnu de la grande majorité de nos compatriotes. Le gazon, comme le dit « La Plenta deu pastor » (2), est le lieu élu des Dieux du repos, de la sérénité, de la contemplation et quelquefois de la nostalgie. Si les voisins m’y voyaient, peut-être penseraient-ils que je me suis séparé du monde. Un farfelu de plus sur terre ! J’ai d’ailleurs encore reçu des courriels — ces gens-là ne baissent jamais les bras ! — où on me faisait reproche de ne traiter que du temps, du ciel, des arbres et des oiseaux en ajoutant que j’avais mieux à faire : dénoncer sans cesse l’ignominie des temps présents. Que répondre à ces autres olibrius qui doivent, chaque matin, vouloir en découdre avec la terre entière ? Rien d’autre que ce nouveau billet pastoral qui n’a d’autre but que de déporter notre regard sur ce qui semble petit, lointain, insignifiant, et qui pourtant est nôtre. 

1. Pieds nus.

2. Célèbre chanson de Georges Sanchette et Jean-Claude Coudouy : « (…) Sovien-te d’aqueth temps, un còp secat l’arrós / Qu’enviàvam lo Pigon, Guardar las aulheretas/ E tots dus suu gason / Cantàvam ua cançon. » (Souviens-toi de ce temps, une fois séchée la rosée / On envoyait Pigon (le chien) garder les brebis / Et tous deux sur l’herbe / On chantait une chanson) » 

Margalida en un camp au ras de noste // Marguerites dans un champs près de chez nous.

PROMENADE

Chronique parue ce jour, samedi 10 juin 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées.

Cronica parescuda uei, dissabte 10 de junh 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Le chien avançait à son rythme rapide mais ne courrait pas. Parfois, il s’arrêtait, se retournant inquiet. Il m’attendait, maître rêveur, qu’il encourage à quitter son logis pour la rituelle promenade autour du lac. Il pleuvait modérément. Nous cheminions vers la base de loisirs de « Baudreish ». L’orage grognassait sur la montagne embrumée. Depuis plus de quinze jours, il a pris ses quartiers subtropicaux en Béarn. Il descendait lentement la pente raide du Gavisòs. Il nous rejoindrait bientôt. L’humidité relative était à son comble. Je transpirais. La mousson béarnaise déverserait rapidement tout ce que son gros ventre rugissant avait emmagasiné depuis l’aube. Le chien craint le tonnerre mais ce jour-là les éclairs montagnards ne l’empêchaient nullement de zigzaguer comme il en a l’habitude. Il faisait ses haltes intempestives, reniflant les traces récentes de ses congénères. Le sentier caillouteux était notre guide. Sur sa gauche, le gave de Pau s’en allait verdâtre, nerveux et obstiné. Les orages l’avaient bien nourri. Il avait retrouvé la puissance que je lui ai toujours connue. La rumeur du saut de la passerelle qui l’enjambe chantait son éternelle épopée. Au détour de la gravière alluvionnaire et centrale à béton Daniel — dont je n’apprécie guère son développement à Bordetas — le chien s’est arrêté et a grogné. J’ai vu, alors, sortant prudemment d’un bosquet, une jeune « cabiròla » (2). D’où venait-elle ? Avait-elle traversé le gave comme je le vis autrefois ? J’aurais aimé lui poser la question. Le chien, lui aussi, peut-être ? Elle m’a regardé un court instant de ses beaux yeux ronds et expressifs, et s’en est vite allée légère, fragile comme un doux rêve. Nous habitions un étrange Eden, une enfance retrouvée. Un coup de tonnerre tonitruant nous en a chassés. Le chien a sursauté, moi aussi. Le ciel nous rappelait à l’ordre. Il nous fallait quitter à regret ce lieu. La pluie de plus belle ! Revenu trempé à « casa », j’apprenais par la radio l’horreur qu’Annecy venait de connaître. 

1. Biche de chevreuil.