NOS SILENCES

L’autre matin, sous le déluge, j’accompagnais ma fille à l’école de « Bòrdas »en Béarn, quand, soudain, j’ai aperçu un jeune merle trempé et transi au beau milieu de la route. Je l’ai évité in extremis, ne pouvant pas m’arrêter pour le sauver d’une mort inéluctable. Bien sûr, j’aurais pu me garer et descendre, comme je l’avais fait, au printemps dernier, pour un jeune hérisson en déshérence. Ce qui m’avait valu une volée de bois vert d’un automobiliste. Un mahutre (1), pour dire vrai. C’est ainsi, l’âge aidant je me suis mis à me préoccuper du monde animal qui m’est proche. Je le tiens désormais en haute estime, l’observe, l’étudie. Je ne suis pas devenu, n’ayez crainte, un antispéciste (2) qui attaque boucheries et charcuteries. En outre, je ne suis ni végétarien, ni végan. Diu mercés !

L’après-midi, alors que je lisais, l’image du merle détrempé m’est revenue. Je me suis souvenu du sort que lui réservaient sa naissance, sa condition précaire d’oisillon, sorti à peine de son nid. J’ai pensé, aussi — ne me demandez pas pourquoi — au sort de tous ceux qui traversent en Méditerranée. Cent-trente d’entre eux ont péri noyés le 21 avril dernier dans une mer agitée qu’on s’emploie, à l’accoutumée, à nous présenter belle, bleue, vacancière… Un article de « La Croix » du 23 avril précise que « l’Ocean Viking de S.O.S. Méditerranée est arrivé trop tard : une embarcation qui avait appelé à l’aide, mercredi dernier, a été retrouvée un dizaine de morts à ses côtés (…). » Il n’est pas un jour où des hommes, des femmes et des enfants ne perdent leur vie en tentant de rejoindre les côtes italiennes ou espagnoles. Ils ont dû payer des sommes exorbitantes pour avoir le droit de monter dans des bateaux pneumatiques que des « salauds », des bandits, leur procurent, en sachant que ces embarcations seront naufragées à la première houle. Depuis 2010, 50 000 migrants sont morts, ensevelis dans ce cimetière fait de mer et de silence. Nos silences.

1. Abruti.

2. Un militant de la « cause antipesciste », un courant de pensée qui considère que l’espèce à laquelle appartient un animal n’est pas un critère pertinent pour décider de la manière dont on doit le traiter.

Un commentaire sur “NOS SILENCES

  1. Bien envoyé, sensible et tout. je t’admire !Je feuillette le Carnet de notes,  cherchant en vain des traces d’une actualité brûlante (grèves, gilets jaunes – juste un paragraphe de considérations générales) ; c’en est angoissant.A lèu

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