GRAND FROID

Jeudi matin, le vent d’Espagne haletait sa douceur sur le piémont. Jusqu’où poussait-il son souffle ? L’arbousier, l’érable du japon, le pommier et le petit hêtre, bruissaient de plaisir. Les moineaux étaient à leur concert joyeux, et notre « gòlis » (1) à l’abri du chèvrefeuille. Le printemps avait-il osé devancer son agenda ? Météo-France peut-elle encore se tromper ? Il m’arrive de le souhaiter. Nous vivons dans un monde où tout semble prévisible. C’est agaçant.

L’effet de foehn était donc à son comble, et au grand ciel de janvier les nuages immobiles sur les sommets, ses attributs, me rappelaient ses lointaines expressions quand le climat était encore « normal ». Je me suis souvenu que le matin du 5 janvier 1985, il soufflait fort sur le Béarn. À 16 h, une pluie diluvienne tomba, suivi, avec la nuit, d’une neige stupéfiante. La température chuta jusqu’à atteindre -10°c. La dernière vague de froid du XXème siècle dura jusqu’au 18 janvier, et les paysages traversés pour aller travailler — mon directeur était un vrai stakhanoviste ! — me paraissaient tenir de l’URSS, avant son effondrement en décembre 1991.

Jeudi matin, a contrario, la neige de nos « montinas » fondait à vue d’œil — dorénavant, les épisodes neigeux et doux se succèdent assidûment. J’ai pensé aux stations de ski pyrénéennes et à leur devenir. Les élus de montagne en ont-ils pris conscience ? Un de mes amis me l’a confirmé : ils y pensent et imaginent tant bien que mal le changement radical auquel ils seront bientôt confrontés.

À propos de l’URSS, je relis lentement « L’Archipel du Goulag » (2) après avoir dévoré « Le Pavillon des cancéreux » (3). À leur lecture on ne peut être que secoué par le vent tumultueux qu’Alexandre Soljenitsyne souffle dans ses romans. Il y a là certes une grand-œuvre littéraire mais aussi une dénonciation sans pareille du système concentrationnaire soviétique que d’aucuns ont nié pendant des décennies. Poutine continue la tradition si j’ose dire en Russie et en Ukraine où son cynisme assassin massacre aussi la jeunesse russe.

 

1. Rouge-gorge.

2. Points, n°P3281

3. Poche, Robert Laffont.

ACTUALITÉS

L’actualité est la nerveuse succession d’événements qu’on a désormais peine à suivre. C’est notre lot commun, enfin pour ceux qui s’efforcent de ne pas être noyés par ce flot qui n’a rien d’un fleuve tranquille. Hier, à l’aube, la « torrada » (1) était signe que l’hiver n’avait pas encore disparu. La radio est notre réveil. Dès 7 heures, France Inter, France Culture — je saute de l’une à l’autre, sans oublier Ràdio País, « qu’ac cau, non ? » (2) — nous alertaient sur les habituelles attaques en mer Rouge. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni y ont mené des frappes contre les rebelles houthis au Yémen.

Puis est venue l’annonce réitérée du nouveau gouvernement qui n’a guère été modifié, exception faire son jeune 1er Ministre qui a vu aussitôt l’hystérique déferlement homophobe submerger les réseaux sociaux qui ne sont plus à un lynchage près. Sans compter avec la spectaculaire nomination de Rachida Dati au ministère de la culture. Elle a lancé un « N’ayez pas peur ! » au monde de la culture — il faudra que l’on m’explique qui il est et où il se trouve — comme l’avait fait naguère Jean Paul II pour d’autres raisons, bien sûr. Puis, l’interdiction des tatoueurs en Corée du Sud… Dans notre chère « République », un pont au-dessus du rond-point de Total, des « coups de feu à Ousse des Bois » ; des faits-divers qui nous rappellent chaque jour les soubresauts névrotiques de notre société où l’individualisme le dispute au consumérisme forcené. Une société où l’enfance maltraitée, l’errance sociale ne justifient rien mais qui expliquent bien des dérives, des délinquances.

Loin de moi tout angélisme mais comment se taire devant cette pauvreté endémique que seuls le « Secours Populaire », le « Secours Catholique », les « Restos du cœur », la « Banque Alimentaire », tentent d’alléger tant bien que mal. Cette actualité est fréquemment négligée. On préfère la prodigieuse fortune d’Alain Delon et son inévitable guerre de succession. J’oubliais, le 7 janvier 2015, les frères Koachi pénétraient dans les locaux de « Charlie Hebdo », et tiraient et tiraient encore…

 

1. Gelée blanche.

2. « Il le faut, non ? »

Photo de Ricky Esquivel sur Pexels.com