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Chronique parue aujourd’hui samedi 24 juin 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées.

Cronica parescuda uei, dissabte 24 de junh 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Juin passe son chapelet de jours et d’orages. Peut-être prie-t-il pour que le bleu du ciel vienne enfin célébrer l’été ? L’autre nuit le tonnerre grondait à l’ouest et je ne dormais toujours pas. L’insomnie menaçait. Je ne sais jamais ce qui la motive. J’ai connu naguère un ami qui en souffrait. Il ne savait pas ce que rêver voulait dire. Enfin, c’était ce qu’il m’avait confessé lors d’un voyage vers « Las Lanas » (1). Son ciel était sombre et ses éclaircies étaient rares et fugaces. Il se croyait condamné au mal-être. Je ne savais que lui dire pour le convaincre du contraire. Parfois, je me demandais s’il avait connu les jours de gloire ensoleillés de l’enfance. Sa profonde dépression m’effrayait. Il mit fin à ses jours quelques années plus tard. Il y avait là toute la férocité du malheur. Je pensais à lui quand a sonné minuit à « la glèisa » du village. Je lisais l’intégrale des nouvelles (2) de William Faulkner dont il disait : « Peut-être que tout romancier désire commencer par écrire des poèmes, découvre qu’il ne peut pas et aborde alors la nouvelle qui, après la poésie est la forme littéraire la plus exigeante. Et c’est après avoir échoué là qu’il se tourne vers le roman. » Chez lui la langue, la phrase, les murmures celés d’une existence tourmentée et la bataille incessante de l’homme aux prises avec ses éternels « démons », nous concernent, tous. Le mal ontologique s’y exprime. Il chasse, mord et dévore comme un alligator d’Amérique ou mississippiensis ! À tel point qu’il m’arrive d’être pris à la gorge par ses récits. Notamment dans « La Forêt sauvage ». Ils se passent dans l’État du Mississipi, dans la première partie du XIX° siècle. Les esclaves noirs y sont surexploités, humiliés, pourchassés : entre 1882 et 1930, plus de cinq cents noirs furent lynchés. Les Indiens Chickasaws, eux, le seront aussi. Ils vont lentement abandonner leur identité pour choisir celle de leurs « prédateurs » blancs. Ce soir-là, « Feuilles rouges » m’a retourné, repoussant l’instant dernier de l’endormissement. Au réveil, la lente et inexorable chasse à l’homme noir m’habitait encore. L’orage chassait, pareillement.

1. Les Landes.

2. Nouvelles, La Pléiade, Gallimard, 2017.

L’herbe, cette inconnue

Chronique parue aujourd’hui samedi 17 juin 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées.

Cronica parescuda uei dissabte 17 de junh 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Le matin, je sors « pèdescauç » (1) dans le jardin. L’air est encore vif et le ciel tarde à s’éclaircir. Je ne suis pas inquiet, le jour viendra à son heure. L’herbe est baignée de la rosée de l’aube, et cette fraîcheur, la langue secrète de la nuit, console mon corps. Il m’arrive parfois de m’y coucher. J’attends pour cela que le soleil la sèche. Elle est tiède et mouille un peu. Je m’en moque. Parfois, j’entends les stridulations de deux ou trois grillons qui n’ont pas encore été tués par les pesticides dont on sait pourtant tout le mal qu’ils font à notre environnement et à l’humanité tout entière. Les derniers rapports scientifiques le disent, et les olibrius du lobby agricole de les contester. L’herbe, cette inconnue, ne m’est pas étrangère maintenant. C’est une expérience à tenter. Un bain dans le vivant méconnu de la grande majorité de nos compatriotes. Le gazon, comme le dit « La Plenta deu pastor » (2), est le lieu élu des Dieux du repos, de la sérénité, de la contemplation et quelquefois de la nostalgie. Si les voisins m’y voyaient, peut-être penseraient-ils que je me suis séparé du monde. Un farfelu de plus sur terre ! J’ai d’ailleurs encore reçu des courriels — ces gens-là ne baissent jamais les bras ! — où on me faisait reproche de ne traiter que du temps, du ciel, des arbres et des oiseaux en ajoutant que j’avais mieux à faire : dénoncer sans cesse l’ignominie des temps présents. Que répondre à ces autres olibrius qui doivent, chaque matin, vouloir en découdre avec la terre entière ? Rien d’autre que ce nouveau billet pastoral qui n’a d’autre but que de déporter notre regard sur ce qui semble petit, lointain, insignifiant, et qui pourtant est nôtre. 

1. Pieds nus.

2. Célèbre chanson de Georges Sanchette et Jean-Claude Coudouy : « (…) Sovien-te d’aqueth temps, un còp secat l’arrós / Qu’enviàvam lo Pigon, Guardar las aulheretas/ E tots dus suu gason / Cantàvam ua cançon. » (Souviens-toi de ce temps, une fois séchée la rosée / On envoyait Pigon (le chien) garder les brebis / Et tous deux sur l’herbe / On chantait une chanson) » 

Margalida en un camp au ras de noste // Marguerites dans un champs près de chez nous.