L’APPEL DU NOIR

Chronique parue et modifiée dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées le samedi 13 mai 2023.

Cronica parescuda en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées lo dissabte 13 de mai 2023.

Vendredi 12 mai à 15 h, je n’avais toujours pas écrit une seule ligne de cette satanée chronique. J’étais sec comme un whisky qu’on vous offre et qu’on n’ose pas refuser. À 16 h, rien ne me venait. Certes, me disais-je, ce n’était pas la première fois que j’étais confronté à une panne mais le temps filait et je craignais de ne pouvoir rien envoyer à 18 h au plus tard à la rédaction de La République des Pyrénées. Je ne sais pourquoi, apercevant sur ma table de travail le dernier ouvrage que je venais d’achever, j’ai conçu qu’il pouvait être une éventuelle ma roue de secours. Je regardais le jardin trempé par une pluie diluvienne et le moral était au plus bas. J’ai repensé à Pampa, le personnage central du roman qui lui avait dû faire sous la neige aux confins de l’Argentine. Sans doute la Patagonie. Pourquoi pas ? Le récit noir, fiévreux, un vraie misère de région, ne le disait pas et j’avais donc le droit de l’imaginer près d’Ushuaïa. J’ai donc cédé à l’appel du noir, de Pampa Aisiain qui un soir d’hiver découvre le corps d’une jeune fille pendue à une branche d’un eucalyptus. Il y a quelques semaines, dans une librairie paloise, j’ai aperçu « a man » (1), un livre d’un « bleu céleste ». Un bleu étrange. Un bleu inquiétant. Un bleu qui ne dit rien qui vaille. Je l’ai pris, pourtant. Je l’ai examiné, en ai lu l’incipit et l’ai finalement acheté. « Je suis l’hiver », son titre (2). Ricardo Romero, son auteur, est argentin. Pampa, un jeune et frêle policier, a été muté dans un village au fin fond de ce « no man’s land ». Je ne l’ai pas lâché. Un main froide dans le dos, une nuit sans aube. Une sale peur. Un roman qui, j’en suis sûr, vous hantera longtemps comme il me hante encore.

1. À portée de main.

2. éd. Asphalte/poche, 2023, p. 236, 11 €

VERT

Chronique parue ce jour, samedi 6 mai 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées

Cronica parescuda uei, dissabte 6 de mai 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Mai est vert. Superbement vert. Sous tous les tons, du vert gazon au vert jade, menthe en passant délicatement au vert amande voire émeraude. Les pluies généreuses ont effectué leur travail. On ne se lasse pas de regarder ses nuances lorsqu’on veut bien les considérer attentivement. Je les observe, m’étonne et goûte leur générosité. Parfois, je me sens bien seul en m’interrogeant sur mon vieux penchant pour la nature printanière qui murmure le conte éternel de la « renavida » (1). Peut-être suis-je de ceux qui ont au cœur le souvenir tenace des paysages de l’enfance pas encore dégradés ? Naguère, je passais des heures entières à me hasarder par les prairies ; à contempler courir l’eau claire des ruisseaux qui les traversaient. Les truites, goujons et « pesquits » (2) n’étaient pas encore menacés par les phosphates, nitrates et autres joyeusetés d’une agriculture productiviste — le « complexe agro-industriel » diront certains ; il est loin d’être celui qui gouverne tout en Bretagne — utilisés depuis la fin des années soixante du vieux siècle. Loin de moi de stigmatiser les agriculteurs dont je connais les difficultés, les dépendances, la solitude. Dans la « Vathvielha » (3), ils sont peu nombreux. Les terres agricoles y sont peu à peu dévorées par un urbanisme nerveux et empressé. Oui, il faut savoir se poser et regarder notre environnement proche. Il a certes été transformé, souvent bousculé, par la main de l’homme. N’importe, il faut bien vivre ici et maintenant, et espérer que nos compatriotes des villes et campagnes s’avisent de l’éclat de son royaume fragile. Mai est vert. Toujours vert. Comme un mirage matinal lorsque le ciel bleu azuré s’éclaircit et accueille les bras ouverts le soleil généreux d’un printemps déjà trop chaud. Vert comme la tiédeur d’un soir quand la brise berce les herbes folles et les arbres qui sommeillent déjà. Vert comme la vie, elle aussi menacée, qui nous est chère. 

1. Renaissance.

2. Vairons.

3. La Vieille vallée ; on l’appelle aussi « la plaine de Nay ».