Chronique parue hier, samedi 14 octobre 2023 dans la page Débats & opinions du quotidien La République des Pyrénées.
Mercredi, ciel nu, safrané sur le « Prat deu rei ». Il n’est pas comme certains le croient le « Pré du roi ». Les édiles en dénomment souvent les rues. Ce monarque n’a jamais existé. Et d’aucuns s’obstinent pourtant. Le soleil s’étire. À 8 heures, après le café, j’entends le chant de notre rouge-gorge. Un oiseau modeste, rassurant, toujours à l’heure. Un chien sur l’autre rive du gave exulte. D’autres lui répondent, et c’est vite l’habituelle symphonie des aboiements. En piémont, la journée sera banale et chaude comme toutes celles qui l’ont précédée.
Ce matin-là, je l’ai entamée par la lecture du « Monde » (1) et ai lu ça : « A Kfar Aza se dévoile l’ampleur du massacre perpétré par le Hamas : « On récupère les corps et on les met dans des sacs. C’est un cauchemar. » Kfar Aza est un kibboutz situé à un jet de caillou ou de roquette de Gaza. Samuel Forey écrit dans un style sobre et précis :
« (…) Sous le regard des journalistes conviés par l’armée israélienne le 10 octobre, les soldats vérifient les maisons une par une, à la recherche d’ennemis retranchés, de mines artisanales ou de grenades non explosées, d’éventuels survivants (…) » Le décompte des morts n’est pas encore fait et ai pensé que ce chiffre ajouterait à l’horreur que les soldats découvrent dans les kibboutz attaqués à l’aube du 7 octobre dernier.
Ils les ont délivrés après des combats meurtriers. Ils n’ont pas fini. Et de citer un réserviste : « (… ) Les terroristes ont tué ceux qu’ils n’ont pas kidnappés ou qui n’ont pas fui. Il n’y a pas de survivants. C’est un cauchemar. » J’ai achevé l’article, troublé, secoué.
Je ne sais pourquoi, j’ai aussitôt pensé à Babi Yar, le premier grand massacre de la Shoah par balles dont la presse internationale a reparlé récemment. Les 29 et 30 septembre 1941, des milliers de juifs furent tués par les « Einsatzgruppen » (2) dans le ravin de Babi Yar, près de Kiev. À 10 h, ce mercredi, le ciel semblait comme absent, parti sans doute se cacher.
1. Article, Samuel Forey, 11. 10. 2023.
2. Unités de police politique militarisée du régime nazi.
Chronique parue hier samedi 7 octobre 2023 dans la page Débats & opinions du quotidien La République des Pyrénées.
Cronica parescuda ger dissabte 7 d’octobre 2023 en la pagina Débats & opinions deu diari La République des Pyrénées.
Je me souviens. Dans les années 60-70 de l’autre siècle, les premiers frimas de l’automne venaient avec le mois d’octobre. Premières gelées blanches, pluies froides et répétées qui accompagnaient le chemin des lycéens. Parfois, une neige précoce et délicate annonçait novembre. L’hiver ne pouvait pas traîner. Comme disait Janeta, « tot qu’arriba per temps e per sason » (1). Elle exprimait ainsi sa satisfaction de voir l’arrière-saison s’installer, comme à l’accoutumée, et lui offrir une fraîcheur inégalable qui la ravissait. Elle irait avec sa sœur aux champignons, « aus cèths » disait-elle, dans son ancienne patrie des hautes collines d’Arròs où les hêtres majestueux bruissaient au vent d’Espagne. Elle se plaignait quelquefois des chaleurs excessives de l’été. Il fallait bien, de temps en temps, se plaindre du « temps qu’il fait ». Pourtant, les saisons étaient à leur place, et nul ne se serait avisé d’en contester l’harmonieuse succession. Certes, un accident climatique en venait perturber le déroulement mais l’exception faisait toujours la règle. Le pays, en effet, semblait immuable malgré tous les bouleversements sociologiques, politiques et culturels que le vaste monde donnait à admirer ou à craindre. Ce n’était pas le bon temps. Non, c’était un autre temps, temps des expériences, des réussites et des défaites, temps d’une jeunesse qui ouvrait les portes de son devenir. Faut-il se méfier de la nostalgie ? Lorsque je vois ce mois d’octobre 2023 — septembre n’était pas en reste, hélas — ressembler au mois d’août voire au mois de juillet passés, elle m’est douce et précieuse. Qu’importe si on m’en fait encore reproche. Car, quoi qu’on pense, les menaces climatiques sont là, face à nous. Elles nous dévisagent. Elles ne vont pas disparaître en se payant de mots. Il suffit d’ouvrir grand les yeux autour de nous pour en faire le constat. Janeta ne sait pas ce qui s’agite autour d’elle. Elle a passé l’âge de craindre le jour qui vient.