REVENIR SUR NOS PAS

Chronique parue le samedi 10 décembre 2022 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées.

Cronica parescuda lo dissabte 10 de deceme 2022 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Quand chaque jour, au saut du lit, l’âge nous glisse à l’oreille que le moment est venu de faire un premier bilan. On se dit qu’il exagère, qu’on a bien le temps de revenir sur nos pas. Parfois, on se rend à l’évidence, qui n’est pas comme certains le croient, la porte à côté, et on se risque à revisiter les lieux capricieux d’une mémoire toujours aussi fantasque. On interroge le film, notre film bien sûr, qui n’est pas, loin de là, une ligne droite. Nous n’en aimons pas revoir les images et surtout en réentendre les dialogues. « L’aute dimars » (1), j’ai croisé une connaissance de ces temps anciens où nous étions encore lycéens et insouciants. J’ai cherché à mettre un nom et un prénom sur ce visage certes vieilli mais expressif. Beau et vivant, dirais-je. Cette femme m’avait reconnu et m’a aussitôt lancé, l’habituelle antienne : « Quin ès ? » (2) Elle m’a semblé habiter un ailleurs tourmenté. Je l’ai l’invitée à prendre un café au Chanzy. C’était jour de marché. L’ambiance était, comme à l’accoutumée, joyeuse. Je ne sais pas pourquoi ma mémoire a évoqué ce temps jadis où nous avions fait un petit bout de chemin ensemble. En écho, une synchronicité sans nul doute, elle me l’a rappelé. Elle a souri et moi aussi. Notre jeunesse nous reparlait. Puis, après un long silence, elle m’a conté, à voix basse — l’émotion allait et venait dans ses yeux clairs — le malheur qui l’avait accablée pendant deux ans. Elle avait perdu son compagnon après une longue période de soins. Je ne savais trop que lui dire. Je ne trouvais pas les mots. Peut-on les trouver en pareille circonstance? Soudain, quelques larmes ont coulé sur ses joues, elle souriait pourtant comme si ces pleurs étaient le doux message de la résilience. Une heure après, elle est repartie faire son marché. Marchant, troublé par ces retrouvailles fortuites, j’ai repensé à « D’autres vies que les miennes », le beau roman d’Emmanuel Carrère qui m’a fort ému. Il parle du malheur des autres qui sont aussi les nôtres. Naguère ou jadis, le passé toujours s’invite, quoi que nous fassions.

1. L’autre mardi.

2. Comment vas-tu ?

PAUVRES DE NOUS

CHRONIQUE PARUE LE SAMEDI 3 DÉCEMBRE DERNIER DANS LA PAGE « DÉBATS » DU QUOTIDIEN LA RÉPUBLIQUE DES PYRÉNÉES

CRONICA PARESCUDA LO DISSBATE 3 DE DECEME PASSAT EN LA PAGINA « DÉBATS » DEU DIARI LA RÉPUBLIQUE DES PYRÉNÉES.

Le ciel était froid et pâle. L’aube avait peiné, une vieille brume lambinait encore sur le gave et ses environs. L’heure n’était pas encore venue. Puis, lentement, un pâle soleil a éclairé l’érable aux couleurs automnales. Déjà, les pinsons des jardins, les merles, les moineaux, se sont posés sur l’herbe frileuse et ont picoré les graines mises à leur disposition dans notre petit « casau » (1). Je les observe et suis étonné par leur vivacité et, en même temps, par leur fragilité. Ils sont toujours aux aguets, craignant le prédateur qui ne saurait hésiter un seul instant. Un chat sauvage, noir de surcroît, fait des ravages dans le quartier, et je ne vous cache pas qu’il me hérisse le poil. J’ai pour ces « ausèths » (2) une vraie affection car leur précarité me sollicite et parfois me peine. Hier matin, j’ai songé soudain — que sait-on des associations d’idées ? — à ces enfants que la pauvreté accable, blesse et exclue. Elle nourrit, au plus profond, la culpabilité ou le fatalisme. Voire, pour certains d’entre nous, un cynisme qui m’effraie quand il ne m’écœure pas. L’Insee, en 2019, annonçait le chiffre sidérant de 3 millions d’enfants pauvres en France. Qu’en est-il en cette fin 2022 ? Le nouvel épisode de cette crise sans fin en augmentera sans nul doute le nombre. Elle est scandaleuse. Nous le savons que trop, un enfant pauvre restera longtemps marqué par cette blessure. Elle l’empêchera. Qui en doute ? Je pourrais, s’il le fallait, en faire des pages pour l’avoir côtoyée naguère. Nos présidents successifs nous ont promis qu’ils s’attaqueraient à ce mal endémique. Hélas, il n’a pas disparu. Bien au contraire, il prospère. Je m’étonne qu’ils n’aient pas encore pris ce drame humain à bras le corps. Seuls les « Secours Populaire », « Secours Catholique », « Restos du Cœur » et bien d’autres encore, se battent véritablement pour que ces enfants ne souffrent plus de la pauvreté et parfois de la misère. 

1. Jardin.

2. Oiseaux.

CÈU DE DECEME – – CIEL DE DÉCEMBRE