UNE RÉACTION

Chronique parue le samedi 20 mai 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées.

Cronica parescuda lo dissabte 20 de mai 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Vous verrez, nous serons bientôt bien plus intelligents que nous le sommes aujourd’hui. Enfin, on ne cesse de nous en rebattre les oreilles depuis plusieurs semaines. L’intelligence artificielle nous promet, en effet, monts et merveilles. D’ailleurs nous sommes fascinés par cette promesse. Que dis-je ? Nous sommes pris de vertiges quant à ses incroyables performances. Pourtant, cette nouvelle avancée technologique — elle enthousiasme déjà quelques élites autoproclamées — est un pas de plus vers la déshumanisation de notre monde. Une manœuvre sournoise, néanmoins terriblement efficace : la beauté du Diable, en quelque sorte ! Tout avait commencé avec les réseaux sociaux. Ils sont, à mon humble avis, une malédiction universelle dont nous sommes hélas les victimes trop souvent complaisantes. Cette technologie a même la capacité de composer toutes sortes de musiques même les plus sophistiquées. D’écrire nouvelles, romans, chroniques, essais… Un exemple m’a frappé dernièrement : « Irish Times, un quotidien irlandais a été piégé par un faux article écrit par l’intelligence artificielle » écrit « Le Monde » du 16 mai dernier. J’y vois, une fois encore, la très probable exclusion des innombrables personnes qui n’y auront pas accès ou qui ne sauront pas l’utiliser. Il y a plus grave encore. L’intelligence artificielle, puisque c’est ainsi qu’on la dénomme à tort, va remplacer dans un élan fallacieux de générosité, l’humanité créatrice, fantasque, subversive qui nous est chère. Une humanité hésitante, tâtonnante, maladroite, complexe dont l’intelligence réitérée, à travers les siècles, a produit ce qu’il y a meilleur, depuis la nuit des temps. Demain ou après-demain, cette intelligence numérique sera, quoi que nous voulions et fassions, incontournable et in fine obligatoire. La facilité, la rapidité d’exécution, la masse prodigieuse de données dont elle dispose, auront beau fait d’annihiler toutes nos oppositions même les plus tenaces. Nous deviendrons peut-être, tôt ou tard, les idiots utiles de ce mensonge viral qui se propage à la vitesse d’un clic sur nos ordinateurs, smartphones et autres écrans disponibles. 

L’APPEL DU NOIR

Chronique parue et modifiée dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées le samedi 13 mai 2023.

Cronica parescuda en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées lo dissabte 13 de mai 2023.

Vendredi 12 mai à 15 h, je n’avais toujours pas écrit une seule ligne de cette satanée chronique. J’étais sec comme un whisky qu’on vous offre et qu’on n’ose pas refuser. À 16 h, rien ne me venait. Certes, me disais-je, ce n’était pas la première fois que j’étais confronté à une panne mais le temps filait et je craignais de ne pouvoir rien envoyer à 18 h au plus tard à la rédaction de La République des Pyrénées. Je ne sais pourquoi, apercevant sur ma table de travail le dernier ouvrage que je venais d’achever, j’ai conçu qu’il pouvait être une éventuelle ma roue de secours. Je regardais le jardin trempé par une pluie diluvienne et le moral était au plus bas. J’ai repensé à Pampa, le personnage central du roman qui lui avait dû faire sous la neige aux confins de l’Argentine. Sans doute la Patagonie. Pourquoi pas ? Le récit noir, fiévreux, un vraie misère de région, ne le disait pas et j’avais donc le droit de l’imaginer près d’Ushuaïa. J’ai donc cédé à l’appel du noir, de Pampa Aisiain qui un soir d’hiver découvre le corps d’une jeune fille pendue à une branche d’un eucalyptus. Il y a quelques semaines, dans une librairie paloise, j’ai aperçu « a man » (1), un livre d’un « bleu céleste ». Un bleu étrange. Un bleu inquiétant. Un bleu qui ne dit rien qui vaille. Je l’ai pris, pourtant. Je l’ai examiné, en ai lu l’incipit et l’ai finalement acheté. « Je suis l’hiver », son titre (2). Ricardo Romero, son auteur, est argentin. Pampa, un jeune et frêle policier, a été muté dans un village au fin fond de ce « no man’s land ». Je ne l’ai pas lâché. Un main froide dans le dos, une nuit sans aube. Une sale peur. Un roman qui, j’en suis sûr, vous hantera longtemps comme il me hante encore.

1. À portée de main.

2. éd. Asphalte/poche, 2023, p. 236, 11 €