VERT

Chronique parue ce jour, samedi 6 mai 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées

Cronica parescuda uei, dissabte 6 de mai 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Mai est vert. Superbement vert. Sous tous les tons, du vert gazon au vert jade, menthe en passant délicatement au vert amande voire émeraude. Les pluies généreuses ont effectué leur travail. On ne se lasse pas de regarder ses nuances lorsqu’on veut bien les considérer attentivement. Je les observe, m’étonne et goûte leur générosité. Parfois, je me sens bien seul en m’interrogeant sur mon vieux penchant pour la nature printanière qui murmure le conte éternel de la « renavida » (1). Peut-être suis-je de ceux qui ont au cœur le souvenir tenace des paysages de l’enfance pas encore dégradés ? Naguère, je passais des heures entières à me hasarder par les prairies ; à contempler courir l’eau claire des ruisseaux qui les traversaient. Les truites, goujons et « pesquits » (2) n’étaient pas encore menacés par les phosphates, nitrates et autres joyeusetés d’une agriculture productiviste — le « complexe agro-industriel » diront certains ; il est loin d’être celui qui gouverne tout en Bretagne — utilisés depuis la fin des années soixante du vieux siècle. Loin de moi de stigmatiser les agriculteurs dont je connais les difficultés, les dépendances, la solitude. Dans la « Vathvielha » (3), ils sont peu nombreux. Les terres agricoles y sont peu à peu dévorées par un urbanisme nerveux et empressé. Oui, il faut savoir se poser et regarder notre environnement proche. Il a certes été transformé, souvent bousculé, par la main de l’homme. N’importe, il faut bien vivre ici et maintenant, et espérer que nos compatriotes des villes et campagnes s’avisent de l’éclat de son royaume fragile. Mai est vert. Toujours vert. Comme un mirage matinal lorsque le ciel bleu azuré s’éclaircit et accueille les bras ouverts le soleil généreux d’un printemps déjà trop chaud. Vert comme la tiédeur d’un soir quand la brise berce les herbes folles et les arbres qui sommeillent déjà. Vert comme la vie, elle aussi menacée, qui nous est chère. 

1. Renaissance.

2. Vairons.

3. La Vieille vallée ; on l’appelle aussi « la plaine de Nay ».

Ne t’inquiète pas, ça va aller…

Chronique parue le samedi 29 avril 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées

Cronica parescuda lo dissabte 29 d’abris 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées

Hier matin, l’annonce fébrile d’une journée estivale se faisait sentir. La nuit avait été chaude. De bonne heure, alors que les « rebalais » (1) des merles habitaient mon réveil, Pierre, un vieil ami, m’a téléphoné pour m’avertir d’un nouveau décès. Le cancer avait emporté une âme pure qui nous était chère. Pierre m’a confié, alors, que la dépression l’avait repris. « Je chavire ! » m’a-t-il dit d’une voix éraillée que je ne lui connaissais pas. Il se voyait séquestré par sa « vieille et détestable compagne » — c’est ainsi qu’il la nomme. Il l’a maintes fois quittée. Elle revient, entêtée, dans le seul but de le jeter dans sa geôle dont il ne connaît toujours pas les contours et dont il cherche encore la sortie. J’ai lu à ce propos « La dépression est une maladie, pas un choix », l’excellent article de « The Conversation » (2). Il m’a plus qu’appris, il m’a ouvert les yeux. J’ai été intéressé par la partie consacrée à ce qu’il ne faut pas faire face à un dépressif : « Donner des injonctions (le fameux « secoue-toi », ou, « moi, quand ça ne va pas, je prends un bain chaud et ça va mieux ! »). Les patients déprimés ont en général essayé plein de choses pour aller mieux et sont déjà bien assez culpabilisés. Banaliser la dépression […] n’a jamais aidé personne. » Jean-Victor Blanc (3), l’auteur de l’article, souligne combien notre société toujours pressée, stressée, en manque de reconnaissance ou d’amour, avide de réussite rapide, vénale et cynique, j’en passe, engendre de plus en plus de personnes mélancoliques. Pierre a continué à me conter ses jours gris et ces nuits sans sommeil. Il n’est qu’échecs et défaites. Il ne s’aime pas. J’aurais pu lui souffler : « Ne t’inquiète pas, ça va aller… »  Mais je ne l’ai pas fait. Il m’a rappelé le soir même pour me dire qu’il avait été soulagé de vider son sac et qu’il avait pris rendez-vous avec son psychiatre. Que pouvais-je faire, si ce n’est le féliciter ?

1. Trilles.

2. https://theconversation.com/bonnes-feuilles-la-depression-est-une-maladie-pas-un-choix

3. « Pop & psy : comment la pop culture nous aide à comprendre les troubles psychiques, éd. Plon.