RESSENTIMENT

Chronique parue hier, samedi 25 mars 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda ger, dissabte 25 de mars 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Je l’ai déjà écrit. L’acte autoritaire et solitaire de notre jeune président ne pouvait que remobiliser les opposants résolus à cette réforme des retraites. Les nombreuses manifestations de jeudi dernier en étaient l’expression. Comme à l’accoutumée, la violence préméditée des « black-blocs » et autres casseurs a vite occupé le devant de la scène médiatique. Cette loi modificatrice du budget de la sécurité sociale résonne désormais comme une triste litanie réformatrice. Ceci, depuis l’échec du projet de loi d’Alain Juppé en 1995. Elle reste néanmoins injuste. Pourquoi, en effet, faire reposer sur les seuls salariés la charge financière de cette loi ? On envoie ainsi un message aux « Marchés financiers », ces Dieux d’un ciel implacable que l’économie mondialisée et financiarisée a créé. Comment va finir ce bras de fer ? Mon pessimisme m’encourage à penser que les plus modestes, les femmes et les précaires en paieront in fine le prix fort et qu’ils seront une fois encore blessés, exilés. On imagine peut-être que la caravane passera et que les chiens finiront par ne plus aboyer. Ainsi naît, au secret de son âme, le ressentiment d’un peuple. Il grandit à bas bruit. Une funeste « tumor qui cura » (1) notre démocratie fragile. Le score de Marine Le Pen à l’élection présidentielle de 2022 suivi de sa stupéfiante traduction parlementaire devraient pourtant alerter notre président ainsi que son opposition démocratique. Hélas, l’alerte ne semble pas avoir été entendue. Assurément, les femmes et les hommes du ressentiment existent. Leur nombre ne cesse de croître depuis des décennies. L’abstention massive en est la langue vengeresse. « Pour qu’il y ait vengeance il faut à la fois un « temps plus ou moins long » pendant lequel la tendance à riposter immédiatement et les mouvements de colère et de haine (…) soient retenus et suspendus ; d’autre part, que l’acte même de la riposte soit reporté à un moment et une occasion propices. Et que ce qui retient la riposte immédiate soit la prévision d’une issue défavorable sous-tendue par un sentiment d’« incapacité », d’« impuissance ». (2)

1. Tumeur qui ronge.

2. Max Scheler, « L’homme du ressentiment », Idées, Nrf, 1970.

LE CIEL ET LES ÉTOILES

Chronique parue hier samedi 11 mars 2023 dans la page Débats du quotidien La République des Pyrénées /// Cronica parescuda ger dissabte 11 de mars 2023 en la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Au nord-ouest, une sombre menace. Le ciel était clair encore et le soir arrivait, balayé par un vent d’Espagne irrité. Des éclairs ont perforé, là-bas, l’obscure masse nuageuse. L’orage devait probablement malmener Pau et ses environs. Soudain, les rafales ont été plus violentes, secouant haies, arbrisseaux et arbres. Les oiseaux avaient déserté l’espace. Le noir présage avançait. L’orage a été rapidement sur nous. « Lo tron » (1) nous l’a signifié. Les bourrasques ont vite noyé le village. Le chien a pleurniché, aboyé. Son lointain compatriote l’imitait avec force aboiements. J’ai compris qu’il craignait cet épisode venteux. Il est coutumier du fait. Je l’ai mis à l’abri, et j’ai vu dans ses yeux combien il était heureux. La pluie tombait drue. Je ne saurais vous dire aujourd’hui la durée de ce phénomène : une giboulée de Mars, sans doute ? La nuit est venue trempée encore par les dernières averses. Le vent s’épuisait. Comme à l’accoutumée, les exigences familiales ont repris leurs droits. Il fallait préparer le repas du soir ; emmener les enfants, ici ou là. Aller et venir, dans le ballet habituel du jeudi soir. La règle, cette seconde nature. À 19 heures 30, le ciel était parme, habité de nuages d’un noir étrange. L’horizon, là-bas, était encore tourmenté. Vers 21 h, lorsque la maisonnée a trouvé non sans mal son silence, j’ai regardé « l’estelada » (2) comme je l’ai toujours fait. Elle était d’une clarté sans nom. L’éternel enchantement. Je suis resté à l’admirer en laissant la divagation mentale me conduire en son pays mystérieux. J’ai pensé à Marcel Amont, « l’amic ». Je me suis dit que parmi ces milliers d’étoiles, il se trouvait maintenant ; qu’il y regardait le monde avec humour et tendresse. L’écho de sa voix sans pareille m’a murmuré combien il a enchanté mon enfance et mon adolescence. Combien sa joie toujours tranchait avec la morosité ambiante. Combien, aussi, il a toujours porté haut sa langue maternelle dans cette France encore et toujours frileuse. 

1. Tonnerre.

2. La voûte étoilée.