ENTÊTEMENT

Chronique parue hier, samedi 29 janvier 2022 à la page Débats du quotidien La République des Pyrénées // Cronica parescuda lo dissabte 29 de genèr a la pagina Débats deu diari La République des Pyrénées.

Allez, ne venez pas me dire que je radote. Je n’ai pas encore l’âge. Est-ce se répéter que de dire et redire ce qui doit nous secouer, nous alerter, mettre sens dessus dessous nos certitudes, nos conformismes, nos silences et, peut-être, nos lâchetés ? Est-ce s’entêter que de combattre l’oubli ? Avant-hier, 27 janvier, on commémorait le 77ème anniversaire de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau par les troupes soviétiques. Comme chaque année, je m’entête à parler de l’indicible. « Qu’ei atau e atau qu’ei ! » (1) Hier, j’ai donc repris dans ma bibliothèque « C’est en hiver que les jours rallongent » (2), le récit fort et distancié d’un écrivain déporté dans ce sinistre Lager. Un témoignage sur l’extermination de plus d’un million de Juifs. Je suis de ceux qui considèrent la Shoah comme une boussole pour tous les démocrates, tous les humanistes. Qui plus est, aujourd’hui où grogne, à bas bruit, le monstre de l’antisémitisme qu’on croyait disparu. Hier, je me suis replongé dans ce livre, secoué une fois encore comme je l’avais été naguère par « Si c’est un homme » (3) de Primo Levi. J’étais aux côtés de l’écrivain, et revivais son passage en Béarn lorsque Joseph Bialot le décrit : « J’ai été déporté sous ma fausse identité et, en dehors de mon matricule, je m’appelle Jules Joseph Souverbielle pour l’administration du camp. C’est un nom béarnais qui m’a été offert fin 42, par chaleur humaine (…) par mon ex-employeur, catholique authentique, dans une bourgade des Basses-Pyrénées (…). J’ai vécu sous ce nom jusqu’à mon retour à Marseille, le 11 mai 1945, à Marseille. » Léonce Souverbielle, de « Coarrasa », que je n’ai pas connu, est une de nos fiertés. Il a été reconnu « Juste parmi les Nations », le 13 août 2000, par la fondation Yad Vashem, à Jérusalem.

1. C’est ainsi.

2. Éd. Seuil, 2002.

3. Pocket, n°3117, 2003.

Fòto d’Auschwitz sus Pexels.com

Les noms de notre paysage

Chronique parue le samedi 22 janvier 2022 dans la page Débats de La République des Pyrénées. // Cronica parescuda lo dissabte 22 de genèr en la pagina Débats de La République des Pyrénées.

L’autre jour, je traversais, comme à mon habitude, la « saliga de Mirapeish » lorsque j’ai aperçu une nuée de « palomas » (1) picorant dans un chaume. Elles m’ont paru bien portantes, apaisées, heureuses d’avoir choisi de s’établir en Béarn quand leurs congénères continuent à migrer en passant haut dans notre ciel pour regagner le delta du Guadalquivir et plus loin, l’Afrique. Je les observais, et étais fasciné par leur quiétude, leur envie de vivre leur vie de volatile qui n’est pas toujours facile : leurs prédateurs, dont l’homme, n’ont pas disparu. Elles me renvoyaient à ma condition d’homme parmi les hommes qui s’inquiète d’un avenir anxiogène. J’avais, en effet, l’impression qu’elles me parlaient de notre planète et du petit pays qui est le nôtre dont les transformations radicales nous sont souvent ignorées. À l’identique pour notre paysage coutumier. Nous croyons le connaître et nous nous trompons. Il suffit pour cela de consulter le site gratuit https://www.geoportail.gouv.fr/. Il nous offre toutes les cartes au 1/25 000 de France et de Navarre. Hier, m’échinant à « boucler » un écrit de longue date entamé, je l’ai sollicité. Je désirais connaître les noms — l’essentiel sont en langue d’Òc (en gascon, diront certains) — du territoire du récit qui se déroule à Capbreton. Que ne l’avais-je consulté avant ! Entre autres, des toponymes qui m’étaient jusqu’alors inconnus : « Quai deu Vielh Ador (2), la Passa deu Bocaròt (3), le ruisseau du Bodigau, le ruisseau du Boret, l’Estacada, etc. Je me suis dit : les Capbretonnais sont-ils capables d’en citer un ? Cette méconnaissance est hélas universelle, quelle que soit notre enracinement. Un paysage sans nom, n’est plus qu’un désert d’anonymat qu’on finit par oublier et parfois par blesser et in fine détruire.

1. Palombes.

2. Le Vieil Adour (ce fut jadis une embouchure du fleuve)

3. La passe de la petite embouchure.